Seuls face au public, accroupis par terre dans leurs baskets à la mode et ensembles noirs assortis, Cédric Djedje et Safi Martin Yé s’affairent. Les deux sont penchés sur un petit monticule de terre qu’ils travaillent de leurs mains, tandis que résonne dans une sono la voix de l’enseignante-chercheuse Marianne Ballé Moudoumbou. « Comment décrirais-tu le quartier africain [de Berlin] à quelqu’un qui n’y a jamais été ? », demande finalement le premier. Vaste question, et pas si anodine qu’il n’y paraît, que celle posée par Vielleicht. Si, en France, un « quartier noir » désigne plutôt « un ghetto avec que des Africains », le terme est doté d’un tout autre sens outre-Rhin.

À Berlin, le « quartier noir » est en fait un quartier colonial, avec des rues nommées d’après plusieurs pays d’Afrique. Certaines désignent des pays que l’Allemagne a colonisés au XXe siècle, comme la Namibie et la Tanzanie, d’autres des pays que l’Allemagne aurait souhaité coloniser sans y être parvenue. Cette histoire, qui est étroitement liée à la colonisation européenne dans son ensemble, personne ou presque ne la connaît — les atrocités commises par les Nazis durant la Seconde Guerre mondiale ayant contribué à occulter les crimes commis contre les Noirs dans le pays.
Travailler la mémoire
Au plateau, les deux comédiens s’emploient alors à réaliser ce travail de mémoire, aussi lent et minutieux que celui de la terre qui ouvrait le spectacle. Multipliant d’abord les scènes de dialogue, Cédric Djedje et Safi Martin Yé recourent ensuite — et de plus en plus souvent — à un dispositif fait de vidéos projetées, qui leur permettent de diffuser des entretiens réalisés avec des militants et des chercheurs. Les infos pleuvent, sur le « quartier noir » de Berlin, point de départ du spectacle, mais aussi sur les premiers génocides perpétrés par les Allemands en Afrique et les figures de la résistance ayant émergé à cette époque.

Si la matière de Vielleicht est bel et bien passionnante, elle est un peu noyée dans la forme fourre-tout que s’est choisie la compagnie pour la mettre en scène. D’une forme quasi documentaire, on passe ainsi, sans transition, au récit de soi. Le comédien Cédric Djedje raconte quelques rendez-vous embarrassants avec des berlinoises racistes, introduit dans l’ensemble des scènes en boîte de nuit, jusqu’à une conversation avec sa mère — qui n’a plus vraiment de lien avec le sujet initial. En définitive, on termine à bout de souffle cette petite forme qui a voulu trop en dire. Mais qui devrait bientôt évoluer, le comédien travaillant ces semaines-ci sur une version raccourcie, qui devrait voir le jour en 2027.
Vielleicht de la compagnie Absent·e pour le moment
Créé le 1er novembre 2022 aux Scènes du Grütli – Genève
Vu au Centre culturel suisse – Paris
Du 4 au 7 mai 2026
Durée : 1h55.
Tournée
Les 30 et 31 mars 2027 au Théâtre des Bergeries – Noisy-le-Sec
Du 19 au 23 avril 2027 au Centre culturel suisse – Paris
Mise en scène – Absent·e pour le moment
Conception – Cédric Djedje
Interprètes – Safi Martin Yé (à la création), Dorylia Calmel (au CCS), Cédric Djedje et une activiste locale
En vidéo – Mnyaka Sururu Mboro, Christian Kopp, Yonas Endrias, Yann Legall, Marianne Ballé Moudoumbou, Mireille Djedje
Dramaturgie – Noémi Michel
Écriture – Ludovic Chazaud et Noémi Michel
Regard extérieur – Diane Muller et Ludovic Chazaud
Chorégraphie – Ivan Larson
Collaboration à la conception espace et lumière – Joana Oliveira
Création lumières – Léo Garcia
Création sonore – Ka(ra)mi
Création vidéo – Valeria Stucki
Costume et création Kanga – Tara Mabiala
Scénographie – Nathalie Anguezomo Mba Bikoro
Conseil scénographique – Marco Ievoli
Construction – Atelier construction Théâtre Vidy-Lausanne
Confection coussins et dossiers Kanga – Eva Michel
Maquillage – Chaïm Vischel
Graphisme – Claudia Ndebele
Retranscription des interviews – Eva Michel, Bel Kerkhoff-Parnell, Orfeo, Janyce Djedje
Régie lumière – Nidea Henriques
Régie vidéo et son – Sebastien Baudet