Florence Viala © Stéphane Lavoué

Florence Viala, l’élégance du trouble

Au Studio de la Comédie-Française, la 503e sociétaire est à l'affiche de Lumières, lumières, lumières d'Evelyne de la Chenelière, librement inspiré du roman Vers le phare de Virginia Woolf, dans une mise en scène de Florent Siaud. Depuis plus de trente ans, la comédienne traverse le théâtre avec une présence rare, mêlant délicatesse, précision et attention aux mouvements intimes des êtres.
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Il y a chez Florence Viala quelque chose qui désarme immédiatement. Un regard posé sur les autres d’une douceur teintée de curiosité et d’écoute, une attention vive à ce qui l’entoure. Sa présence, presque vaporeuse, laisse apparaître une forme de grâce traversée par un feu intérieur, une curiosité toujours en éveil. Même lorsqu’elle évoque les grandes figures croisées au fil de son parcours – Bob Wilson, Anatoli Vassiliev, Alain Françon ou Jean-Paul Roussillon -, le récit reste simple, humble, une sorte d’étonnement demeure. Après plus de trente ans à la Comédie-Française, le théâtre reste envisagé comme un lieu de recherche, de travail et d’apprentissage permanent.

Fille d’un comédien, elle grandit entre les tournées, les loges et les coulisses. Le théâtre fait partie du quotidien, sans pour autant nourrir de fascination particulière. « Je n’avais aucun fantasme sur le théâtre. J’en connaissais les bons comme les mauvais côtés, raconte-t-elle. » Adolescente, la future actrice se décrit comme extrêmement timide, presque incapable de parler à des inconnus. 

Vaincre une timidité maladive
Lumières, lumières, lumières d’Evelyne de la Chenelière, Mise en scène de Florent Siaud © Agathe Poupeney

En troisième, une rencontre va tout changer. Au Théâtre Dijon-Bourgogne, la pédagogue Solange Oswald, amie de son père, l’encourage avec insistance à rejoindre un de ses cours. D’abord réticente, Florence Viala finit par accepter. « Sur scène, quelque chose s’est ouvert en moi, m’a comme libérée. Je parlais avec des mots qui n’étaient pas les miens, avec un corps qui pouvait aussi être différent. » Le théâtre devient alors un endroit où déplacer sa propre existence, sortir du silence sans avoir le sentiment de se trahir.

Très vite, l’enseignante l’encourage à tenter les grandes écoles nationales. Depuis Dijon, la jeune femme passe les concours du Conservatoire national supérieur d’art dramatique et du Théâtre national de Strasbourg. Admise au Conservatoire, elle quitte sa ville natale pour Paris. Une étape vécue autant comme une joie que comme un bouleversement. « Je n’avais pas vraiment prévu de faire ce métier, confie-t-elle. Je me trouvais encore trop timide pour devenir comédienne. »

L’apprentissage du doute

Au CNSDAP, la comédienne en devenir suit les classes de Catherine Hiegel et de Daniel Mesguich, qui défendent deux approches très différentes du théâtre. La première lui transmet le goût des textes classiques et lui apprend à lire les rapports sociaux à l’œuvre chez Molière, dans la lignée de Jean-Paul Roussillon avec qui elle a beaucoup travaillé au Français. Le second stimule davantage son imaginaire en la poussant à déplacer son regard sur les œuvres. « À l’époque, Il faisait rêver les élèves, se souvient Florence Viala. Il développait notre capacité à voir au-delà des mots, à fabriquer des mondes autour des personnages. »

Très vite, les rencontres s’enchaînent. Toute jeune intermittente, Florence Viala est choisie par Roger Planchon pour Occupe-toi d’Amélie de Feydeau, monté pour la réouverture de la Comédie-Française après d’importants travaux. Engagée après une audition, elle rejoint dans la foulée la troupe en 1994 sans pour autant penser y rester plus que quelques saisons. « J’avais une idée totalement fausse du Français comme beaucoup : un endroit très hiérarchique, classique, poussiéreux et désagréable, raconte-t-elle en souriant. » Trente ans plus tard, elle continue pourtant d’y avancer avec la même curiosité, la même gourmandise. 

Dans sa parole revient souvent l’idée du doute, du mouvement, de quelque chose qui ne se fixe jamais complètement. La comédienne, devenu sociétaire en 2000, parle peu de maîtrise. Les acteurs qui l’ont le plus marquée sont justement ceux qui semblaient ne plus « fabriquer ». Elle cite Christine Fersen, Michel Robin ou encore Roland Bertin. « Ils ne faisaient rien et ils étaient incroyables, dit-elle. » À l’époque, cela la sidère. « Nous, on cherche la démarche, le personnage, le truc… et eux, tout était déjà là. » Aujourd’hui, Florence Viala dit commencer seulement à comprendre cette présence-là, débarrassée des effets, où le jeu semble naître simplement de l’être.

Tchekhov, les femmes, les failles
Vania d’après Oncle Vania d’Anton Tchekhov, mise en scène de Julie Deliquet © Simon Gosselin

Les rôles ne semblent jamais disparaître complètement pour Florence Viala. Certains continuent de circuler longtemps après les représentations. Anton Tchekhov revient souvent dans sa carrière. Les Trois Sœurs, La Cerisaie, Oncle Vania. Olga, notamment, continue de l’accompagner. « Des fois, j’ai encore des phrases qui reviennent, comme si le rôle ne m’avait jamais vraiment quittée, comme s’il venait dialoguer avec les personnages que je répète ou incarne, confie-t-elle. » Ces personnages-là semblent avoir laissé une trace durable, presque physique.

Lorsqu’elle évoque les rôles féminins, la comédienne revient souvent aux endroits de fragilité, aux contradictions que les personnages portent sous les apparences. Dans Le Misanthrope, travaillé avec Clément Hervieu-Léger, elle refuse par exemple de réduire Arsinoé à une figure de femme jalouse ou acariâtre. « Qu’est-ce qui dit qu’elle est méchante finalement ?, interroge-t-elle. » En relisant le texte de Molière, elle cherche plutôt ce qui traverse cette femme vieillissante confrontée à la perte du désir et à une forme d’effacement social. « Dans le personnage d’Arsinoé, il y a un peu de tout cela, explique-t-elle encore en évoquant les questions d’invisibilisation des femmes qui résonnent aujourd’hui avec une force nouvelle. »

Les zones d’ombre des personnages

Le même mouvement apparaît lorsqu’elle parle de Jean-Baptiste, Madeleine et les autres de Julie Deliquet. En travaillant sur Madeleine Béjart, Florence Viala découvre une femme qui a porté une troupe entière avant de voir Molière devenir la figure centrale de l’histoire. « C’était elle la star au départ, rappelle-t-elle. » Ce qui l’intéresse alors, ce sont les zones plus secrètes du personnage : la blessure, le vieillissement, la manière dont une femme accepte peu à peu de céder sa place tout en continuant d’aimer profondément celui à qui elle a tout transmis.

Les héroïnes triomphantes l’attirent d’ailleurs moins que les existences plus discrètes, les trajectoires cabossées, les femmes que le théâtre regarde rarement au centre. « J’aime bien quand ce ne sont pas des héros, dit-elle simplement. » Elle évoque alors Suzanne dans Figaro divorce d’Ödön von Horváth, « une petite coiffeuse de banlieue » emportée dans une traversée de vie rude et bouleversante.

Une troupe en mouvement
La Cerisaie d’Anton Tchekhov, Mise en scene Clement Hervieu-Leger © Brigitte Enguérand

Lorsqu’elle parle de la Comédie-Française, Florence Viala revient moins à l’institution qu’au mouvement permanent qui la traverse. La troupe, dit-elle, ne cesse de se transformer. Celle qu’elle a découverte en entrant au Français au milieu des années 1990 n’existe plus depuis longtemps. « Je crois qu’il doit rester cinq personnes, glisse-t-elle en repensant à cette première génération d’acteurs avec laquelle elle a travaillé. » Cette circulation constante des interprètes, des âges, des sensibilités et des parcours continue de nourrir son désir de théâtre.

La comédienne aime cette idée d’être régulièrement déplacée dans ses habitudes. Les jeunes acteurs, raconte-t-elle, viennent sans cesse rebattre les cartes. « On peut avoir l’impression qu’on sait quelque chose, puis un jeune arrive avec ses acquis, d’autres approches, et les cartes se rebattent, obligeant à emprunter d’autres voies et à regarder autrement. » Cette remise en jeu permanente l’empêche justement de s’installer dans une forme de confort. D’une création à l’autre, les partenaires changent, les metteurs en scène aussi, tout comme les écritures et les façons de travailler. Elle évoque avec enthousiasme les longues improvisations menées par Julie Deliquet, ces journées entières de recherche qui ont déplacé son rapport au texte et au plateau.

Sortir des murs et des habitudes

Au fond, la seule véritable routine ne vient pas du théâtre lui-même mais du quotidien qui l’entoure. « Tous les jours je prends la ligne 7, raconte-t-elle en souriant, en évoquant ce trajet répété depuis des années entre le 10e arrondissement, où elle habite, et la salle Richelieu. » Tout le reste bouge sans cesse. Florence Viala dit aimer les changements de décor, les nouveaux repères, jusqu’aux déménagements. Quitter un lieu, réinventer des habitudes, retrouver une forme d’instabilité lui semble presque nécessaire pour continuer à avancer.

Cette fidélité au collectif ne l’empêche pas de garder une grande curiosité pour ce qui se crée ailleurs. Dès qu’elle le peut, la comédienne va voir des spectacles, de la danse, des expositions. « On a besoin de respirer d’autres univers, explique-t-elle. » Le regard reste ouvert, disponible, attentif à ce qui déplace encore.

Lorsqu’on évoque la mise en scène, Florence Viala avance avec prudence. L’idée commence à faire son chemin, dit-elle, mais sans certitude. Certains textes lui donnent envie de travailler autrement, notamment Marguerite Duras ou Maurice Maeterlinck. Pourtant, elle refuse d’endosser ce rôle par simple prolongement de carrière. « Il y a déjà tellement de metteurs en scène et des très doués, souffle-t-elle avec humour, que je n’ai pas forcément l’envie d’être un nom de plus s’il n‘y pas de nécessité . » Ce qui l’attire davantage, c’est le travail avec les acteurs, la direction, la recherche collective autour d’un texte et d’un plateau. Toujours cette attention portée aux autres plutôt qu’à l’idée de signature.

Un texte qui travaille en profondeur
Lumières, lumières, lumières d’Evelyne de la Chenelière, Mise en scène de Florent Siaud © Agathe Poupeney

Depuis plusieurs mois, Florence Viala répète avec sa partenaire de jeu Aymeline Alix, sous la direction de Florent Siaud, Lumières, lumières, lumières de la québécoise Evelyne de la Chenelière, librement inspiré d’une œuvre de Virginia Woolf. La comédienne parle du projet avec un enthousiasme immédiat. « J’ai complètement flashé sur ce texte, confie-t-elle. » Très vite, la rencontre avec l’autrice et le metteur en scène prend la forme d’une aventure collective, nourrie d’échanges et de découvertes réciproques.

Ce qui la touche profondément dans cette œuvre tient à sa manière de faire surgir les choses sans jamais les énoncer frontalement. La comédienne parle d’un texte qui « fonctionne par infusion ». Une écriture qui avance par couches successives, qui ouvre des tiroirs, des zones souterraines, plutôt que de livrer un discours immédiat. « Elle raconte quelque chose et en fait ce que ça raconte, ce n’est pas ça, c’est ce qu’il y a en dessous, explique-t-elle encore en comparant le texte à des poupées russes. » Sans jamais rejeter le théâtre plus directement politique ou revendicatif, la sociétaire dit retrouver ici une autre manière d’écrire le contemporain, plus trouble, plus intérieure, plus sensible aux mouvements invisibles des êtres.

Deux femmes que tout oppose

La pièce fait se rencontrer deux femmes que tout semble opposer. D’un côté, une artiste indépendante, moderne, qui refuse les modèles traditionnels, incarnée par Aymeline Alix. De l’autre, une femme installée dans les conventions bourgeoises du début de XXe siècle encore très victoriennes. Mais très vite, les certitudes vacillent. Les deux personnages se découvrent bien plus complexes qu’ils ne le laissaient d’abord apparaître. Florence Viala revient alors à cette phrase de Virginia Woolf qui traverse le spectacle : « Dieu merci, personne ne peut vraiment voir ce que je pense. » Entre les faux-semblants, les silences et les confidences, chacune dévoile peu à peu ce qu’elle cache au monde comme à elle-même.

Sous cette conversation circulent d’autres questions plus profondes encore. Le souvenir, le deuil, les absents, la disparition. « Qu’est-ce qu’on fait de ce qui s’efface ? Est-ce que ça disparaît vraiment ?, demande la comédienne en évoquant les thèmes du spectacle. » Là encore, le texte refuse les réponses définitives. Il laisse plutôt affleurer des sensations, des traces, des présences fragiles.

On retrouve dans ce projet ce qui traverse depuis longtemps le parcours de Florence Viala. C’est-à-dire une attention constante aux zones d’ombre, aux contradictions humaines, à tout ce qui tremble sous les mots. Jamais la comédienne ne cherche à enfermer les personnages dans une idée fixe ou une démonstration. Elle préfère laisser circuler le doute, ouvrir des espaces de jeu et de pensée, préserver une part de mystère.

C’est peut-être là que se loge sa grâce singulière. Dans cette manière de regarder les êtres sans les réduire, de laisser vivre leurs failles autant que leurs élans, et de continuer, après plus de trente ans de théâtre, à avancer avec la même curiosité intacte.


Lumières, lumières, lumières d’Evelyne de la Chenelière,
Librement inspiré de Vers le phare de Virginia Woolf
Studio de la Comédie-Française
du 13 mai au 18 juin 2026
durée 1h15

mise en scène Florent Siaud assisté de Natalie van Parys et Mélodie Lupien
Scénographie de Romain Fabre
Costumes de Jean-Daniel Vuillermoz
Lumières de Nicolas Descôteaux
Vidéo d’Éric Maniengui
Conception sonore de Vincent Legault
Son de Maxime Gamache

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