À la cafétéria de la Comédie-Française, Séphora Pondi avale quelques morceaux d’ananas et sirote un chocolat chaud. À peine le temps d’échanger quelques mots, que déjà, elle nous entraîne dans le labyrinthe de la maison de Molière, direction le foyer des acteurs. La place Colette s’offre en contrebas. Un évier dans un coin, une cafetière, des textes et des communiqués laissés là en attente d’une reprise, d’une répétition. Jupe courte, elle se regarde vite dans la glace, puis rit d’un éclat franc disant avec décontraction, « J’aime quand c’est court. »

Elle a six ans quand elle monte pour la première fois sur scène. C’est un été un peu différent des autres. Ses parents, ne pouvant partir en vacances, l’inscrivent à des stages dans la MJC d’un quartier populaire du Val-de-Marne. Elle répète une pièce, Les Sardines grillées. Puis vient le temps de la représentation. Elle découvre le pouvoir fascinant de faire rire la salle. L’effet est immédiat, presque physique. «C’était particulièrement gratifiant », dit-elle. Puis plus rien. Le théâtre n’appartient pas à son environnement familial ou social. Il disparaît pendant des années. À l’adolescence, elle se destine plutôt aux arts plastiques. Elle aime lire, passe des après-midis entières dans les rayons de la bibliothèque municipale. En parallèle, elle écrit déjà. Elle ignore encore que tout part de là.
La révélation du plateau
L’adolescente retrouve la sensation du plateau et le goût du théâtre au lycée Corot de Savigny-sur-Orge. Une surveillante, Agathe, étudiante en études théâtrales, ouvre une option à l’intérieur de l’établissement. Séphora Pondi s’y inscrit parce qu’elle aime les textes et a besoin de se dépenser. La bascule est nette. « J’avais le sentiment d’être exactement au bon endroit, comme si les planches m’attendaient. » La comédienne en herbe parle d’une plénitude intime et énergétique. Mais par-dessus tout, elle évoque l’importance d’avoir été encouragée. Dans la foulée, soutenue par ses professeurs, elle change d’option en cours de scolarité. Elle éprouve cette attention rare que lui procure le théâtre. C’est là qu’elle a la certitude qu’elle veut faire ce métier.
Des « hasards objectifs » rendent le désir possible. Une camarade de classe, dont le père est régisseur plateau, lui fait connaître l’École départementale de Théâtre (EDT 91) à Évry-Courcouronnes. Elle y intègre la formation après le lycée. Deux ans plus tard, elle passe les concours des écoles nationales et est reçue à l’École Régionale d’Acteurs de Cannes (ERAC). La même année, elle auditionne pour Premier Acte, dispositif initié par Stanislas Nordey en coproduction avec le TNS et la Colline, destiné à favoriser l’émergence de talents issus de la diversité. Elle fait les deux. Une double formation qui élargit l’horizon.

Russé
Ce que Premier Acte lui apporte, elle le formule avec précision. Des rencontres d’abord, devenues possibles là où elles auraient été « absolument impensables ». Valérie Dreville, tout d’abord, chez qui elle perçoit « quelqu’un de très sensible », un rapport organique au métier, « une passion obsessionnelle » qui ressemble à la sienne. Elle y puise des moyens concrets et, plus encore, une autorisation à être intense. Chez Stanislas Nordey, elle apprend le travail de la langue. Elle parle aussi du soulagement d’être entourée de jeunes acteurs avec un socle commun d’origines sociales et ethniques. « Je les voyais nulle part ailleurs. » La comédienne évoque aussi la solitude d’avant, puis la confiance qui naît d’avoir été choisie. Une élection qui compte.
L’exigence de Julie Béres
Après l’école, d’autres rencontres façonnent sa pratique. La plus décisive porte un nom. Julie Berès. Elles se rencontrent sur la création de Désobéir. Séphora Pondi décrit une éthique du travail sans concession. Une énergie, une verticalité, une artiste « allergique au confort ». Elle parle d’exigence, de fiabilité, de capacité à aller loin, mais aussi d’un sens du danger dans un métier précaire. La comédienne insiste sur l’absence de maltraitance, sur la cohérence avec sa propre éducation. Elle raconte comment cette expérience l’a rendue plus solide, plus libre dans l’effort. Finalement, l’artiste retient surtout l’importance de cette rigueur, qui la suit toujours aujourd’hui.
Puis la comédienne évoque Éric Ruf. Il croit en elle, décèle très tôt sa singularité et lui propose d’intégrer la troupe de la Comédie-Française en 2021. L’aventure résonne comme un fantasme d’enfance. « J’étais au collège quand je suis venue ici. C’était la seule et unique fois. On venait voir L’Avare, avec Denis Podalydès dans le rôle-titre. » Ce souvenir a laissé une empreinte durable. La joie du jeu, l’humanité d’un acteur que la scène magnifie, la sensation de voir quelqu’un s’exposer au plateau. Être choisie prend alors une valeur bien singulière à ses yeux. « J’ai le sentiment d’avoir été couvée par son regard. » Cette intensité lui rappelle celle éprouvée auprès de Valérie Dreville. Dans les deux cas, le même rapport au théâtre, « consumant ». Elle s’y reconnaît pleinement.
Médée ou le travail jusqu’à l’os

À la Comédie-Française, Séphora Pondi cherche des cohérences, tisse des correspondances, relie les étapes. Elle observe un équilibre entre écritures contemporaines et répertoire classique, et dit le bonheur de travailler avec des artistes venus d’ailleurs. Chez Lisa Houbrechts, qui la dirige dans Médée d’Euripide, elle reconnaît une dimension mystique, un désir de sacré, une beauté qui tend vers le liturgique. « J’ai eu l’impression d’une libération, comme si ce personnage était en gestation au plus profond de moi depuis le lycée. » Au plateau, tout fait sens. L’élan est galvanisant, mais l’épreuve se révèle exigeante, l’imaginaire sollicité à l’extrême. « C’est le rôle qui m’a demandé le plus de travail. » Médée s’impose alors comme un sommet, là où le corps devient le lieu même de la tragédie.
Son esprit glisse d’un rôle à l’autre et s’arrête sur Le Roi Lear de Shakespeare, mis en scène par Thomas Ostermeier. Séphora Pondi y interprète Kent, L’expérience est marquante. Lors des auditions, face à un metteur en scène impressionnant et à un plateau où les hommes prennent toute la place, les comédiennes paraissent plus retenues. Pour ne pas disparaître, il faut, dit-elle, « sortir l’épée ». Cette audace emporte la décision. Le travestissement devient alors un geste à la fois politique et dramaturgique. Kent s’invente femme revenue en homme pour être entendue, retrouver une place d’égalité auprès du roi et devenir son bras armé. Une figure de résistance, où la question du pouvoir se joue dans le corps même de l’actrice. Avec le recul, demeure pourtant une légère frustration et un désir avorté d’aller plus loin dans cette ambiguïté pour en faire un véritable événement scénique.
Avec Hécube, pas Hécube de Tiago Rodrigues, un fantasme ancien se réalise. Celui de jouer dans la minéralité d’un lieu, de se nourrir de la pierre et du paysage. Créé à Avignon dans la Carrière Boulbon, le spectacle offre à Séphora Pondi l’expérience d’un plateau immense, à ciel ouvert. La pierre, le vent, le ciel nocturne et la mémoire des murs. Tout ce qui fonde depuis longtemps son rapport à la tragédie. Elle parle de scènes « qui respirent la mémoire », où le jeu se confronte directement au monde. La tournée prolonge cet éblouissement jusqu’à Épidaure, autre théâtre ouvert sur la nuit, autre choc. De ce parcours hors norme, elle conserve une impression brûlante, celle d’avoir été, selon ses mots, « tellement gâtée ».
Écrire avant de jouer

L’écriture, pourtant, précède tout. Elle le répète souvent. « La lecture et l’écriture, c’est la racine de tout ce qui a suivi. » À dix-huit ans, vient la première tentative de publication. L’ego est là, assumé, revendiqué comme une condition de survie dans une position minorée. Les essais se succèdent, les refus aussi, puis les retours au travail. Des ébauches demeurent dans les tiroirs. Au fil du temps s’impose une figure obsessionnelle. L’ogre, le « monstre gentil » dont la force déborde et ne trouve pas d’issue. Lui revient alors en tête, Des souris et des hommes, une chanson de Thomas Fersen, Hyacinthe. Une même fascination pour des personnages ambigus, pour des violences sans destination, pour ces corps trop vastes pour le monde qu’ils traversent.
De là naît Avale. Le roman s’ancre dans des paysages familiers, les centres commerciaux de son adolescence. L’Agora d’Ivry, Créteil Soleil où elle allait avec son père et ses frères. La comédienne parle de « références plastiques ». Relancée par l’ouverture d’une maison d’édition fondée par des amis, puis contactée par une éditrice de chez Grasset et accompagnée par son agente, Séphora Pondi se remet à l’écriture et envoie les premières pages. Le récit s’impose. Loin d’une autobiographie, elle parle d’une fiction, d’un détachement immédiat nécessaire, de la construction d’un avatar. Des éléments personnels s’y mêlent à l’invention, dans un jeu de déplacements et de faux-semblants.
Avale s’organise autour de motifs précis. La nourriture, l’ingestion, la possibilité d’être mangé par les autres autant que se manger soi-même. S’y glisse une fascination par l’idée d’être engloutie par la foule. La bouche devient un lieu de passage, où se nouent transgression, prédation et affirmation de soi. L’adolescence y apparaît comme un territoire fertile, violent, incertain, porté par l’excès. Et puis la menace, omniprésente. Dans ce premier roman, la contamination naît du regard des autres, de la soif qu’ils peuvent éprouver pour vous lorsque vous vous exposez.
Bestioles, première mise en scène
La mise en scène arrive ensuite. Participant dès son entrée au Français au Bureau des lectures, Séphora Pondi découvre Truck Stop de l’Australien Lachlan Philpott. Malgré quelques réticences, liées au décalage temporel du texte, publié en 2012, dans un monde traversé depuis par #MeToo, la comédienne accepte de mettre en scène une lecture au Vieux Colombier. La magie opère, le public adhère et la comédienne prend plaisir à faire entendre ce texte. Dans la foulée, elle rencontre la traductrice, Gisèle Joly et propose à Eric Ruf de monter la pièce, sous le titre Bestioles qui accepte aussitôt.

Ce qui l’attire dans cette œuvre n’est pas le fait divers sordide, mais bien l’allégorie. Elle y voit l’adolescence féminine comme un état de mue. Une métamorphose. C’est cela qu’elle veut porter en scène. Pour la comédienne, le passage à la mise en scène résonne comme l’aboutissement d’un désir ancien. Un monologue écrit autrefois sur une foule qui engloutit revient en mémoire. S’y ajoute un goût affirmé pour l’image, hérité des arts plastiques et du cinéma. Et, avec le temps, une confiance dans la capacité à fabriquer, à regarder, à diriger.
La distribution se dessine par âges, tempéraments, justesse des visages. Les personnages s’affirment dans l’insolence, la naïveté, la pudeur. Le travail passe par le son, par les corps, par des motifs physiques qui font surgir l’animalité sans la nommer. Un théâtre qui demeure théâtre, mais où l’allégorie affleure dans les gestes et les voix.
Une troupe, une liberté
Reste la question de la troupe. Le rapport demeure ambivalent. Le parcours s’est construit dans une forme de solitude, avec un attachement fort à la liberté, à un « quant à soi », et le refus de se fondre entièrement dans le collectif. Pourtant affleurent aussi des fantasmes de « cliques », le désir, un jour, de fonder un groupe artistique. Dans la troupe de la Comédie-Française, rappelle-t-elle, personne ne s’est choisi. Les affinités naissent de la pratique. Cette tension-là est habitée, travaillée.
Dans quelques minutes, Séphora Pondi retrouvera ses comédiennes et comédiens. Depuis quelques jours, ils répètent dans le décor. On sent chez l’artiste une forme d’excitation et d’émulation. Chez elle, tout passe par le corps, par la langue, par l’image. La nécessité est là, dans les doutes, le goût des mots et de les faire vibrer sur des planches.
Bestioles d’après Truck Stop de Lachlan Philpott
Studio de la Comédie-Française
Du 22 janvier au 1er mars 2026
durée 1h15
Mise en scène Séphora Pondi
Traduction de Gisèle Joly
Scénographie de Nina Coulais
Costumes de Gwladys Duthi
Lumières de Léa Maris
Musiques originales et son de Matéo Esnault
et de l’académie de la Comédie-Française : Assistanat à la mise en scène – Sarah Cohen, assistanat à la scénographie – Audrey Caume
& assistanat au son – Chadoh Dick