Avant de créer Sell, Self, Slay à l’Atelier de Paris, le 28 mai, Simon Feltz participe à une autre aventure : il collabore à la création de la Messa da Requiem de Verdi à l’Opéra national de Nancy-Lorraine, mise en scène par César Vayssié. Une vaste machine réunissant plus de soixante-dix personnes au plateau, entre orchestre, chœurs, solistes, danseurs et performers. Les journées sont longues, les répétitions s’enchaînent. Pourtant, malgré l’épuisement, sa voix est posée, intense et calme. L’artiste parle comme il danse, avec sincérité, précision et une belle générosité.
Avec sa silhouette sculpturale, sa présence physique s’impose immédiatement. Mais ce qui frappe davantage encore, c’est le contraste entre ce corps puissant et une forme de pudeur réfléchie, une humanité à fleur de peau. C’est peut-être là le paradoxe fondateur de cet artiste de trente-cinq ans, né à Lunéville en 1990, la force au service de la tendresse, la technique au service du sens, le corps au service de l’humain.
Le corps avant les mots

La danse n’a pourtant rien d’une évidence d’enfance. À Lunéville, le jeune garçon dessine davantage qu’il ne danse. Il s’imagine plutôt du côté de l’illustration. Quelques cours de danse de salon lorsqu’il est enfant, puis du modern jazz dans une petite école locale. Et puis, un jour, une vidéo YouTube regardée presque par hasard vient bouleverser sa trajectoire. « J’étais en train de scroller, quand j’ai découvert Petite Mort de Jiří Kylián. Je fus tout de suite happé par les mouvements et j’ai senti au plus profond de moi que c’était ce que je voulais faire dans la vie. »
Le choc est immédiat. Une image a suffi pour déplacer quelque chose en lui, ouvrir une perspective qu’il n’avait encore jamais envisagée. Une de ses professeures à l’école de danse comprend très vite qu’il ne pourra pas rester dans ce cadre trop étroit qu’elle perçoit déjà chez lui. Elle l’encourage alors à partir, à tenter sa chance ailleurs, loin de Lunéville. « Elle m’a encouragé à partir, estimant que j’avais en moi quelque chose à développer, à tenter. Je pense que si je ne l’avais pas rencontrée, j’aurais peut-être gardé la danse comme un hobby, mais je n’en aurais pas fait mon métier. »
Sur ses conseils, Simon Feltz rejoint le Conservatoire national de Strasbourg, en cursus mixte classique et contemporain, avant d’intégrer le Jeune Ballet du Pôle National Supérieur de Danse Rosella Hightower (PNSD), à Mougins. Très vite, le désir de création s’impose. Il signe des petits solos, profite des cartes blanches de l’école, cherche déjà une écriture qui lui appartienne. Derrière l’apprentissage technique, une autre question apparaît, plus profonde, presque philosophique : comment les êtres communiquent-ils réellement ? « Quand j’étais plus jeune, naïvement, je pensais qu’on était toujours à côté quand on utilisait les mots. Que ce qui était juste, c’était le corps. Le langage, c’est la langue, mais c’est aussi le mouvement qui l’accompagne. »
Lyon, apprendre à déborder
Le premier grand départ arrive avec les États-Unis. Alonzo King l’engage à peine sorti de l’école au sein du Lines Ballet de San Francisco. Simon Feltz parle de cette expérience avec gratitude. « Son travail ne me correspondait pas profondément, mais il a été extrêmement bienveillant et accompagnant. Comme c’est lui qui m’avait vraiment tendu la première main, je lui dois beaucoup. »

Puis vient le Ballet de l’Opéra national de Lyon. Un endroit décisif. Pendant cinq saisons, il traverse les écritures de William Forsythe, Trisha Brown, Merce Cunningham, Ohad Naharin ou encore Jiří Kylián. « Quand j’ai vu mon nom dans la distribution pour Petite Mort à Lyon, j’étais comme un fou. C’est la pièce qui m’a donné envie de danser, alors l’interpréter, c’était vraiment énorme. »
Le danseur évoque aussi le travail de Maguy Marin sur Faces, où improvisations, costumes et gestes du quotidien deviennent matière dramaturgique. « À ses côtés, j’ai appris comment on construit une image, comment être précis dans un geste ultra-simple, comme celui d’enfiler une veste par exemple. »
Mais c’est peut-être Forsythe qui provoque chez lui le déplacement le plus profond. Parce qu’il l’oblige à quitter une forme de maîtrise trop sage, trop appliquée. « Comme j’ai commencé à danser tard, je voulais tout faire trop bien. Forsythe m’a appris qu’il faut réussir à déborder. » Un mot qui revient souvent dans sa bouche. Déborder les cadres techniques, les usages habituels de la langue, les représentations figées du masculin.
Ses lectures nourrissent cette pensée. Littérature, poésie, essais de sociologie. Il cherche dans les textes une manière de déplacer la pensée. « Il y a quelque chose de politique dans la poésie. L’idée qu’on a le droit de restructurer les choses, de créer une pensée avec des mots qu’on ne joindrait pas forcément ensemble. »
Faire entendre le souffle
Fin 2015, il quitte la compagnie lyonnaise avec le sentiment qu’autre chose l’attend. Danseur freelance, il travaille avec Romeo Castellucci, Rachid Ouramdane, Thomas Hauert ou encore Miguel Gutierrez. En parallèle, il construit ses propres pièces. Phase d’abord, coécrite avec Karline Marion. Puis Entre deux rives en 2017 autour de l’euthanasie. Puis Abyme en 2018. Pièce après pièce, il dessine une œuvre traversée par une même obsession : comment les corps habitent-ils le langage ?
Avec Écho, cette réflexion autour du langage traverse directement son écriture chorégraphique. À partir d’un corpus vidéo composé de débats télévisés, d’émissions de télé-réalité ou encore d’extraits de films, il construit avec ses interprètes une danse attentive aux liens invisibles entre la parole et le mouvement, à ces gestes qui accompagnent inconsciemment une phrase, un échange, une émotion. « Dans cette pièce, je m’intéressais à la manière dont les gestes et la parole se synchronisent naturellement dans une conversation. J’ai transformé ces mécanismes en matière chorégraphique pour essayer d’en faire surgir quelque chose de sensible. »

Avec Grains, sextet créé en mars 2024 à La Filature de Mulhouse, l’exploration devient plus charnelle. La pièce prend pour matière la rencontre amoureuse, ce moment où le langage verbal s’efface peu à peu pour laisser place à un autre régime de communication. Un poème érotique se désagrège à mesure que les corps se rapprochent. Restent alors les souffles, les onomatopées, les sons produits par les corps eux-mêmes. « Les interprètes jouaient avec les sons jusqu’à ce qu’ils tendent vers la note chantée. Une tentative de prendre la parole pour l’amener vers de la musique. » Les micros amplifient respirations, frottements et infimes variations de voix. Chez Simon Feltz, la danse ne cherche jamais l’abstraction pure, elle demeure attachée à quelque chose de profondément organique.
Les images qui fabriquent les corps
Avec Sell, Self, Slay, sa nouvelle création, la recherche se déplace vers l’univers publicitaire et les représentations masculines qui ont accompagné son adolescence. Sur scène, il dialogue avec une soixantaine de vidéos projetées en direct, entre publicités, tutoriels de coaching et contenus viraux. Il les rejoue dans un exercice de playback aussi exigeant que paradoxal. « J’ai considéré le visage comme un muscle au même titre que je pourrais pointer mon pied. La partition chorégraphique, elle est à 50% dans le visage pour ce solo, vraiment. » Le visage devient surface de projection, terrain de tensions entre imitation, désir et rejet. Simon Feltz joue du décalage, tantôt parfaitement synchronisé aux vidéos, tantôt volontairement en friction avec elles. « Cela permettait une forme de regard ironique ou critique sur ces images. »
Dans ce solo, l’intime rejoint frontalement le politique. L’artiste parle sans détour de son adolescence homosexuelle confrontée aux modèles virils véhiculés par la publicité. « Quand je regardais les pubs à la télé, il y avait des représentations de la masculinité qui ne me correspondaient pas. J’avais l’impression que certaines parties de moi n’avaient pas le droit d’exister. Dans le solo, cette question-là est clairement posée. » Le sujet du spectacle naît de cette violence discrète des images répétées, de la manière dont elles s’impriment jusque dans les gestes, les voix et les postures. Mais Simon Feltz refuse le manifeste théorique. Ce qui l’intéresse reste l’expérience sensible. Comment ces images traversent concrètement un corps. Comment elles produisent du désir autant que de l’exclusion.
Une création collective
Malgré son expérience d’interprète, le solo reste une épreuve. Après avoir traversé tant d’écritures différentes, il lui faut retrouver un endroit intime, une manière d’habiter pleinement son propre corps. « Quand tu as traversé plein de choses différentes, tu ne sais plus trop où toi tu es. Ça, c’est trop Forsythe. Ça, c’est trop Maguy Marin, etc… Ton corps a tellement assimilé que tu ne sais plus trop où tu habites. »

Pour créer, il a besoin d’être entouré. La dramaturge Élise Simonet l’aide à structurer la pièce. Esther Bachs Viñuela l’accompagne comme assistante à la chorégraphie. Dalila Khatir intervient sur le texte. Autour gravitent aussi la musique d’Arthur Vonfelt, les lumières de Thibaut Fack et les costumes de Jean Biche. « Si j’ai réussi à faire ce solo, c’est parce qu’il y avait du monde derrière moi. Sinon, tout seul, je n’aurais pu ni avancer, ni construire ou du moins ordonner ma pensée. Je n’aurais pas eu l’envie de le faire tout simplement. » Le collectif revient toujours au centre. Simon Feltz ne croit pas à la figure de l’artiste solitaire et omnipotent. Même les créations les plus intimes se construisent dans la relation.
Continuer malgré tout
Aujourd’hui, il avance entre créations personnelles et collaborations. Sa compagnie, conventionnée par la Région Grand Est, demeure ancrée à Nancy, loin de la centralisation parisienne. Le CCN Ballet de Lorraine et le Carreau de Forbach l’accompagnent au long cours. Quant à sa collaboration avec César Vayssié autour de la Messa da Requiem, elle l’a conduit vers un autre territoire : penser le mouvement pour l’image, faire dialoguer danse contemporaine, drag et pole dance. « Ce qui me passionne, c’est de trouver des outils communs entre des artistes venus de pratiques très différentes. Faire corps, vraiment. »
L’époque l’inquiète. Les coupes budgétaires, les élections à venir, un secteur fragilisé. Loin de baisser le bras pour autant, il résiste à sa manière en préparant déjà une prochaine création, un quintet prévu pour 2028 autour du discours politique, du texte et du chant polyphonique. Une manière de poursuivre cette exploration du langage sous toutes ses formes.
Chez Simon Feltz, le corps n’est jamais décoratif. Il est traversé par le monde, ses violences, ses normes et ses contradictions. Mais il demeure aussi un endroit possible de résistance. Sur scène, sous le déluge d’images et d’injonctions numériques de Sell, Self, Slay, quelque chose continue de tenir debout. Un corps qui pense. Un geste qui résiste. Un endroit où quelque chose peut encore déborder.
Sell, Self, Slay de Simon Feltz
Atelier de Paris/CDCN dans le cadre du Festival June Events
28 mai 2026
55 min
Tournée
8 au 10 octobre 2026 à la Halle aux Grains – Scène Nationale de Blois
11 mars 2027 au Carreau, Scène Nationale de Forbach
18 mars 2027 au Nouveau Relax à Chaumont(52)
Chorégraphie de Simon Feltz assisté d’Esther Bachs Viñuela
Simon Feltz
avec Simon Feltz
Accompagnement dramaturgique – Elise Simonet
Texte et création vidéo de Simon Feltz
Musique d’Arthur Vonfelt
Accompagnement vocal et regard extérieur – Dalila Khatir
Son de Justine Pommereau
Lumière de Thibaut Fack
Costumes de Jean Biche