© Martin Argyroglo

Thomas Blanchard et Olivier Martin-Salvan dans la peau des Gaulois

Au Printemps des Comédiens à Montpellier, après une création au Tandem Scène nationale, les deux artistes se retrouvent autour d’un texte commandé à Marion Aubert et proposent une pièce qui se façonne dans l’absurde pour se révéler dans le sensible.
31 mai 2026
Ecouter cet article

Deux sangliers rôdent sur un chemin vallonné à l’orée d’une forêt. Le poil épais, le museau long, ils découvrent et arpentent l’espace de jeu à l’esthétique ludique qui s’étend sous leurs pattes. Le tableau s’esquisse, paisible et champêtre, teinté des bruits de la nature et d’une lumière qui fait croire à l’aube. Pour autant, point de naturalisme ici. Les sons viennent des enceintes et le soleil des projecteurs. Tout se fabrique par codes, jusqu’à la scénographie de Clédat & Petitpierre qui laisse le soin à chacun d’y voir un sentier et des feuilles, quand le sol n’est en réalité recouvert que de tâches de couleurs. Un terrain presque enfantin qui décale d’office le regard, prémices d’une pièce dont les niveaux de lecture semblent se superposer à l’infini.

Voyage en absurdie
© Martin Argyroglo

Difficile de retenir un sourire, à l’arrivée des deux mammifères en haut de leur colline. Sous leurs lourds costumes se distinguent les silhouettes d’Olivier Martin-Salvan et Thomas Blanchard. L’un robuste, l’autre plus chétif, le binôme a déjà tout du duo comique par essence et convoque, par sa seule présence, des références collectives. Mais si leurs corps, pour l’heure dénués de parole, profitent aussi de ce premier contact avec le public pour soulever quelques rires, le chemin sur lequel ils s’engagent ne s’affirme pas totalement dans ce registre. Sous la plume singulière de Marion Aubert, c’est celui de l’absurde qui trace davantage sa voie.

Dans un espace orné d’une unique souche d’arbre, autour de laquelle gravitent les deux acolytes en errance, comment ne pas y lire une inspiration beckettienne ? Il faut dire que, leurs masques de bêtes retirés et leurs tignasses de Gaulois libérées, les dialogues tirent d’abord essentiellement sur des banalités. Dans les silences et les soupirs s’instaurent déjà l’ennui, l’attente et le malaise. Pourtant, au fil de leurs conversations naïves en apparence, Olivier et Thomas – ainsi se nomment leurs personnages – dessinent surtout les contours d’une relation qui n’a rien d’anodin.

La couleur des rires

S’engage alors une pièce dont la construction se révèle toujours plus complexe, une strate après l’autre. Sous la surface bon enfant de ces deux grands garçons en train de jouer aux Gaulois sur fond d’homoérotisme, se cachent de bien vastes et profondes vérités. Par rares fragments, le monde et les sociétés qui l’ont traversé d’hier à aujourd’hui fissurent l’image insouciante des premiers instants jusqu’à la remplacer tout à fait. Les rires ponctuent toujours le spectacle, mais leur couleur a changé.

© Martin Argyroglo

L’écriture de Marion Aubert est en cela redoutable, tant elle joue de la simplicité des mots pour, négligemment, atteindre le pire. L’autrice ne démontre rien, elle ne raconte pas, elle fait exister les situations par la concision et la répétition. Le langage fait progressivement émerger des deux interprètes une parole trop longtemps contenue mais qui se refuse encore à éclater. La langue est sensible, imagée, intérieure. C’est dans ses non-dits, ses soupirs et ses aveux presque involontaires qu’elle devient particulièrement violente. Une tension qui se renforce à mesure que ces Gaulois approchent dangereusement leur miroir au visage de notre contemporanéité.

Les mots

Pas besoin de grands discours pour visualiser l’allégorie d’une xénophobie ambiante, d’une misogynie historique ou d’un climat déréglé avec en toile de fond une Gaule menacée de romanisation. Thomas et Olivier en sont peut-être les derniers survivants, garants d’une mémoire incomplète qui persiste malgré tout. Par bribes vaporeuses, celle-ci navigue entre passé et présent et évoque par métaphores bien des maux qui assaillent nos sociétés. À travers ce paysage global qui s’étend sur des siècles, c’est toutefois l’intime, modelé et broyé par ces systèmes ancestraux, qui finit par prendre le dessus.

Par envolées, Marion Aubert a réservé pour cela aux deux comédiens-metteurs en scène des tirades poignantes. En venant contrebalancer ainsi le rythme de la pièce par une poésie nourrie, celles-ci touchent une corde essentielle qui fait finalement basculer Les Gaulois dans un ultime rapport avec le public. Animés d’une infaillible générosité, Thomas Blanchard et Olivier Martin-Salvan confirment alors tout le relief de leur interprétation. Des premiers grognements à la toute dernière phrase, deux millénaires ont passé sans que rien ne change vraiment, ou presque. Des mots ont pu être prononcés, c’est probablement ce que le théâtre peut faire de mieux.


Les Gaulois de Marion Aubert
Création le 11 mai 2026 au Tandem Scène nationale – Arras Douai
Vu à la Cité européenne du théâtre – Montpellier dans le cadre du Printemps des Comédiens
Du 29 au 31 mai 2026
Durée 1h30.

Tournée
30 septembre au 1er octobre 2026 au Théâtre des Îlets – Montluçon
7 au 15 octobre 2026 au Théâtre Garonne – Toulouse
4 au 5 novembre 2026 au Théâtre du Pays de Morlaix
18 au 20 novembre 2026 au Lieu Unique – Nantes
24 au 28 novembre 2026 au Théâtre du Jeu de Paume – Aix-en-Provence
3 au 20 décembre 2026 au Théâtre des Bouffes du Nord – Paris
12 au 13 janvier 2027 à la Maison de la Culture de Bourges
2 au 3 février 2027 à la MC2: Grenoble
17 au 20 février 2027 au Théâtre National de Nice

Texte inédit de Marion Aubert
Mise en scène et jeu – Thomas Blanchard et Olivier Martin-Salvan
Scénographie et costumes de Clédat & Petitpierre
Composition musicale de Vivien Trelcat en collaboration avec Maxime Lance
Chorégraphie de Loïc Touzé
Lumières de Jérémie Papin
Conseils dramaturgiques – Baudouin Woehl
Assistanat à la mise en scène – Lilea Le Borgne et Lilas Chaussende
Regard extérieur – Alice Vannier et Johanna Nizard
Recherches historiques et documentaires – Mathilde Hennegrave
Réalisation des costumes – Anne Tesson
Régie générale et plateau – Marie Bonnier
Régie son – Maxime Lance
Régie lumière – Sébastien Vergnaud

Recevez notre newsletter

Chaque semaine, l'édito de la rédaction et un aperçu de tous les articles publiés sur le site.

Avec nous, pas de courrier indésirable. Vous pouvez vous désinscrire quand vous le souhaitez.

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.