May B de Maguy Marin © Sandy Korzekwa
© Sandy Korzekwa

MAY B : L’iconique et surréaliste fresque de glaise de Maguy Marin

Pour les 30 ans du Festival La Maison Danse d'Uzès, la chorégraphe reprend son chef-d'œuvre créé en 1981, déjà présent lors de la première édition du festival en 1996. Un monument du XXe siècle qui continue de regarder notre époque droit dans les yeux.
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Pour un anniversaire, c’est un cadeau rare. Trente ans après son premier passage à Uzès, May B, le tube de Maguy Marin, revient le célébrer dignement et, on le souhaite, annoncer un bel avenir à la manifestation gardoise. Une pièce qui depuis plus de 45 ans tourne dans le monde entier et ne cesse de s’imposer comme une évidence. Créée le 4 novembre 1981 au Théâtre municipal d’Angers, quelques mois à peine à l’élection de François Mitterrand, la pièce surgissait alors dans un climat traversé d’espoirs et de promesses de changement. Quarante-cinq ans plus tard, elle n’a rien perdu de sa force, de sa lucidité ni de sa capacité à sonder ce que l’humanité porte de plus fragile, de plus dérisoire et de plus bouleversant.

 L’attente est palpable. Il y a ceux qui découvrent enfin cette œuvre mythique, dont ils ont tant entendu parler. Et ceux qui reviennent, conscients de ce qui les attend, prêts à se laisser à nouveau traverser, saisis, bouleversés. Tous vibrent de la même impatience. May B appartient à cette catégorie rare des spectacles devenus une œuvre qui aura marqué son époque, huée trois ans durant avant de s’imposer comme un classique absolu. La pièce maîtresse de la compagnie Maguy Marin ne se regarde pas, elle s’offre, s’abandonne et transperce bien au-delà du miroir qu’elle tend aux spectateurs.

Une humanité recouverte de poussière
May B de Maguy Marin © Sandy Korzekwa
© Sandy Korzekwa

Les lumières s’éteignent et dans l’obscurité les premières notes du Der Leiermann de Schubert s’élèvent, voix de baryton posée sur quelques accords de piano. Les conversations s’évanouissent aussitôt. Un programme se froisse, une gorge se racle, un éventail bat encore l’air chaud, puis plus rien. Dans la pénombre apparaissent dix silhouettes immobiles, cinq femmes, cinq hommes, leurs corps recouverts d’argile beige. Leurs vêtements, des fripes, évoquent les années 1930 sans jamais s’y enfermer, visages, cheveux, mains, tout est couvert de glaise, les rides semblent plus profondes, les traits plus lourds, les imperfections plus visibles, comme si le temps avait déjà accompli son œuvre avant même que la vie ne commence. Ils restent figés, pétrifiés, jusqu’à ce qu’un sifflement aigu fende soudain l’espace. 

Alors, sous cette impulsion martiale, les corps s’animent lentement puis frénétiquement. Cette tension entre inertie et emballement irrigue toute la pièce. Les interprètes avancent en cadence, laissant derrière eux des traces de terre qui peu à peu recouvrent le plateau d’une poussière pâle, se rassemblent en cercle, les visages portant déjà la fatigue du monde. L’argile dit ce que les mots ne pourraient exprimer, une humanité blessée, vacillante, en perpétuel déplacement.

Beckett comme compagnon de route

Maguy Marin lit Samuel Beckett depuis des années, passionnément, obstinément, et c’est cette longue fréquentation intime de l’écrivain qui nourrit May B jusqu’au titre, hommage discret à May Beckett, la mère de Samuel, cette femme austère et distante dont l’ombre hante toute son œuvre. En décembre 1980, une rencontre avec Paul Puaux du Festival d’Avignon précipite le projet qui prend alors corps de manière fulgurante, du propre mot de la chorégraphe. Reste à convaincre l’auteur irlandais. La rencontre aux Éditions de Minuit aurait pu tourner court, le dramaturge a 75 ans, il parle peu, protège jalousement son œuvre. Pourtant le dialogue s’installe, il donne son accord, suggère deux lieder de Schubert, qui serviront de piliers à la partition, puis s’efface. Il ne verra jamais le spectacle.

Maguy Marin ne cherche pas à illustrer les mots de Beckett, elle en saisit l’esprit, l’absurde, le grotesque, l’attente, la solitude irrémédiable. Ses personnages traînent leurs corps comme des fardeaux, avancent avec leurs valises cabossées vers un horizon sans promesse. Entre rire et désolation, ils tentent simplement d’exister. Les scènes se succèdent comme autant de fragments de vie, une fête d’anniversaire, qui tourne court, un départ sans retour, une disparition, une mort, rien n’est idéalisé. Comment ne pas voir derrière ces spectres errants, ces fantômes clownesques, les migrants d’hier et d’aujourd’hui, les files de déportés abandonnant tout pour un voyage sans issues, Les corps se frôlent, s’attirent parfois avant de se repousser. Semblables dans leurs vêtements loqueteux, leurs mines figées dans l’argile, chacun affirme pourtant sa singularité, par un regard, une démarche, une manière de se tenir à distance du groupe.

Un classique qui ne vieillit pas
May B de Maguy Marin © Sandy Korzekwa
© Sandy Korzekwa

Il fut un temps où May B provoquait les huées. À Angers puis à Avignon, le spectacle choque autant qu’il fascine. En 1981, cette danse-théâtre hybride n’entre dans aucune case. Formée auprès de Maurice Béjart et nourrie de l’influence de Pina Bausch, Maguy Marin ouvre alors un territoire nouveau où le mouvement dialogue avec le théâtre, la peinture et la littérature. Il fallait une certaine audace, elle l’a eue, et l’artiste indignée a tenu bon.

Plus d’un millier de représentations plus tard, après le passage de générations d’interprètes, May B demeure d’une modernité saisissante, peut-être parce qu’elle n’a jamais cherché à suivre une mode. Les ensembles conservent aujourd’hui encore une puissance visuelle remarquable. Les ruptures entre immobilité et convulsions continuent de surprendre, et les dix interprètes réunis ce soir à Uzès, Kostia Chaix, Kaïs Chouibi, Liah Frank, Lazare Huet, Louise Mariotte, Lisa Martinez, Alaïs Marzouvanlian, Isabelle Missal, Rolando Rocha et Ennio Sammarco, portent cette matière avec une intensité remarquable.

Des corps et des ritournelles

Et bien sûr il y a la musique, qui fait corps avec la troupe dans cette traversée. Schubert ouvre la marche avec sa mélancolie crépusculaire, puis vient en clôture Jesus’ Blood Never Failed Me Yet de Gavin Bryars, mélodie en boucle qui semble ne jamais vouloir s’arrêter, tandis que sur le plateau les interprètes rejouent la même scène inlassablement, mais à chaque passage, l’un d’eux disparaît.

Toute la beauté de l’œuvre réside dans ces lancinantes répétitions, dans l’inaboutissement d’un geste, d’une vie, d’une pièce qui, à l’instar de la phrase de Beckett dans Fin de partie, semble toujours sur le point de finir sans jamais tout à fait y parvenir. « Fini, c’est fini, ça va finir, ça va peut-être finir. »

Halte

Puis tout s’éteint lentement, comme annoncé depuis le début. Les silhouettes quittent le plateau une à une et il n’en reste bientôt plus qu’une seule créature immobile, seule avec sa valise, perdue au milieu de cette terre devenue paysage. Résonnent alors les seuls mots du spectacle, sur la finitude des choses. Une phrase, rien de plus, et pourtant un choc sourd, un uppercut dans le silence.

Les applaudissements éclatent, longs, nourris, debout. Puis une voix, celle d’un interprète, s’élève depuis la scène, quelques mots brefs lancés comme un cri de vigilance. Car il est difficile de ne pas entendre autrement cette œuvre aujourd’hui, à l’heure où les coupes budgétaires fragilisent le secteur culturel, où les discours de repli gagnent du terrain et les libertés artistiques, régulièrement contestées. May B demeure là, intacte, non comme une relique mais comme une œuvre vivante qui rappelle que l’art peut encore opposer quelque chose à la résignation. Un mot simple. Halte !

Envoyé spécial à Uzès

May B de Maguy Marin
Créé le 4 novembre 1981 au théâtre municipal d’Angers
durée 1H30
à partir de 12 ans

Tournée
le 3 juin 2026 à l’Ombrière dans le cadre du Festival La Maison Danse – Uzès / CDCN
21 & 22 juillet 2026 à Impulstanz – Vienna International Dans Festival, Vienne (Autriche)
5 mars 2027 au Centre des Arts d’Enghein-les-Bains
27 mars 2027 au Theater Rotterdam, Pays-Bas
10 avril 2027 au Teatro Fraschini, Pavie, Italie

Chorégraphie de Maguy Marin
Interprétation Kostia Chaix, Kaïs Chouibi, Liah Frank, Lazare Huet, Louise Mariotte, Lisa Martinez, Alaïs Marzouvanlian, Isabelle Missal, Rolando Rocha, Ennio Sammarco
Musiques originales de Franz Schubert, Gilles de Binche, Gavin Bryars
Costumes de Louise Marin
Lumières – Compagnie Maguy Marin
Répétiteur – Ulises Alvare

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