Marseille rayonne sous un soleil de plomb en cette semaine caniculaire. La vie semble au ralenti dans le métro et le long des rues. Mais derrière les murs de KLAP Maison pour la danse, quelque chose s’anime d’une autre énergie. Celle de la jeunesse, de la nouveauté et de la curiosité. Et pour cause, trente ans après ses premiers pas comme chorégraphe, Emanuel Gat a fait un choix décisif dans sa carrière. Afin d’écrire un nouveau chapitre de son histoire, il a rassemblé autour de lui une toute nouvelle équipe d’interprètes. Douze danseuses et danseurs sélectionnés avec soin afin de tracer une aventure commune pour une durée indéterminée, qui commencera à coup sûr avec Cinq jours au soleil.
Réunir une troupe

La décision de tout recommencer n’a rien d’une lubie, elle répond à la nécessité d’une nouvelle impulsion. « C’était devenu facile, reconnaît l’artiste en évoquant le travail sur ses précédentes créations, je ne me posais plus de question. » Plus qu’un défi, le souhait de constituer une troupe à partir de zéro le confronte alors à l’inconnu, à l’incertain. Le projet tend toutefois vers une volonté très concrète : instaurer un espace collectif solide au sein duquel développer un langage partagé.
Il faut dire que chacun des douze élus arrive avec sa propre expérience, ses formations et ses références, avec lesquelles il s’agit désormais de composer. Aucun ne se connaissait avant d’intégrer la compagnie, tous avaient en revanche le désir de danser pour Emanuel Gat. Sur 1 500 candidats, quatre-vingts ont passé un entretien avec le chorégraphe, puis une vingtaine a été invitée à passer trois jours en studio. Plus que les compétences ou la performance, c’est la sensibilité, la personnalité et les motivations qui font la différence. Rejoindre cette expérience, c’est faire le choix de s’y dévouer pleinement.
Parmi les conditions indiscutables, celle de résider à Marseille est en tête de liste. Une proximité géographique qui ne s’explique pas uniquement par des considérations financières. « Ce n’est pas seulement en période de création ou en tournée. Ils se voient tout le temps, c’est ce qui crée vraiment cette sensation de troupe », se réjouit le chorégraphe. Recrutés à travers l’Europe et au-delà, les interprètes sont ainsi plongés au cœur d’une logique de travail qui s’alimente de leurs singularités.
Écrire en commun
L’atmosphère du studio de répétition est déjà imprégnée de la présence physique des corps. En tenues d’entraînement, danseuses et danseurs sont pourtant immobiles, à l’écoute des retours d’Emanuel Gat. Les yeux fermés comme pour visualiser sa parole en temps réel, celui-ci cherche les bons mots pour donner forme à ses pensées. Face à ces nouveaux partenaires, c’est tout l’apprentissage d’une méthode de création qui se transmet avec douceur et pédagogie. « Je n’ai pas changé mon processus », affirme le chorégraphe qui a toujours impliqué ses interprètes à l’écriture de ses spectacles.

Distillant quelques consignes avant de les laisser s’emparer de l’espace et sculpter leurs gestes sur la musique, il reste particulièrement attentif aux propositions de chacun. « C’est assez simple de comprendre comment fonctionne le système. Mais à l’intérieur, ils doivent comprendre ce qu’ils font, prendre des décisions, amener du matériel. Il faut tout inventer. » Au gré des dynamiques de groupe qui se mettent en place, les corps entrent en dialogue et tentent une piste après l’autre. La console de son sous les doigts, Emanuel Gat a le regard vissé sur ses interprètes et note tout dans son esprit.
Ce qu’il cherche ici n’a rien à voir avec l’efficacité ou le spectaculaire. Il n’espère pas un résultat, mais un cheminement. Un élan qui se compose dans la sensibilité organique du collectif plutôt que dans son intellectualisation. « Vous ne m’emmenez pas en voyage, vous me donnez directement les réponses », explique le chorégraphe à ses jeunes recrues encore ancrées dans un rapport académique à leur pratique. Pour lui, c’est au contraire dans l’impensé que tout se joue, les sensations et les émotions en guise de moteur.
Équation humaine
L’humain est probablement l’une des ressources chorégraphiques les plus précieuses pour Emanuel Gat. Ce n’est pas pour rien s’il en décline depuis longtemps tous les aspects dans ses spectacles. Cinq jours au soleil ne fera pas exception. La Cinquième Symphonie de Gustav Mahler pour appui, la pièce s’écrit au fil des contrastes dont se nourrissent l’amour et la mortalité. Des thèmes profondément ancrés dans la composition musicale, intimes compagnons de la vie de Mahler au moment de l’écriture. En émerge une musique à la fois complexe, inédite dans son répertoire et considérablement libre, dont l’écho se projette dans les corps au plateau.
Dans le studio de répétition, c’est cette alchimie qui se matérialise progressivement. Des premiers mouvements – pour l’heure plus avancés, stables et précis – aux derniers gestes encore en recherche, ce n’est pas seulement un spectacle qui s’écrit, mais un apprentissage constant des rapports qu’il soulève. La musique sculpte les corps, qui eux-mêmes façonnent le groupe. C’est à travers cette équation que la pièce trouve sa voie, dans un espace qui pourtant ne s’habille encore ni de lumière ni de costumes.
Une danse à transformer

Pour Emanuel Gat, le travail de la lumière est depuis toujours indissociable de la chorégraphie des corps. Et si, pour l’heure, les conditions des répétitions ne permettent pas de donner vie à cette partition technique, l’artiste sait parfaitement où il va. Tout est écrit, assure-t-il, reste à confronter l’attendu au réel. Mais en créant sa pièce au Corum de Montpellier, qu’il connaît sur le bout des doigts, il laisse peu de place au doute. Alors en attendant que ce qu’il a en tête se transforme véritablement sous ses yeux, le chorégraphe improvise entre les lumières artificielles et l’éclat du soleil qui pénètre, rasant, depuis l’arrière du studio.
Tout est propice à réinterroger ce qui est en train de s’écrire. Chaque élément extérieur vient modeler la posture des danseuses et danseurs, leurs rapports à l’espace, aux autres et à leur danse. Un nouvel observateur ou une musique inattendue déplace en permanence la création en cours. C’est ainsi qu’Emanuel Gat envisage l’écriture de ses spectacles : ouverte à tout ce qui peut la transformer. Bientôt les costumes d’une incomparable fluidité conçus par VICHER viendront à leur tour redessiner les mouvements et donner un nouveau relief aux tableaux dont les contours se précisent jour après jour.Cinq jours au soleil a beau marquer le point de départ d’un nouveau chapitre, celui-ci s’inscrit dans une certaine continuité.
Avec cette jeune troupe fraîchement réunie, Emanuel Gat entend bien ne pas rompre avec ses fondamentaux. Et à en croire l’énergie et l’implication avec lesquelles les douze interprètes prennent part au projet, nul doute que le pari est déjà en partie rempli. Les derniers temps de répétition qui les séparent de la première devraient définitivement en apporter la preuve.
Envoyé spécial à Marseille
Cinq jours au soleil d’Emanuel Gat
Création mondiale au Corum – Festival Montpellier Danse
21 et 22 juin 2026
Durée estimée 1h15
Tournée (en cours)
17 & 19 juillet 2026 à La Biennale de la danse de Venise
9 octobre 2026 au Théâtre des Salins – Martigues
17 & 18 octobre 2026 au Forum am Schlosspark – Ludwigsburg
3 & 4 novembre 2026 au Sadler’s Wells – Londres
6 novembre 2026 au Concertgebouw Bruges
24-28 novembre 2026 au Teatro Stabile di Bolzano
5 décembre 2026 au Festival de Danse de Cannes
20 Février 2027 au Festival Les Hivernales – Avignon
10-12 juin 2027 à l’Opéra de Lille
Chorégraphie, scénographie et lumières d’Emanuel Gat
Avec Emma Bogerd, Théo Brassart, Geremia Cappagli, Léa Delaporte, Zohar Kotz, Itai Meir, Giulia Quacqueri, Johanne Skogstad, Katherina Solvang, Noah Tyrell, Anaïs Van Caekenberghe, Winter Wieringa.
Musique – Gustav Mahler, Symphonie n° 5 en do dièse mineur (mouvements 1-4) Wiener Philharmoniker, Leonard Bernstein (1987).
Création sonore additionnelle – Emanuel Gat
Costumes – VICHER
Direction technique – Guillaume Fevrier
Son – Frédéric Duru