Au fil de ses créations, l’esthétique de Katerina Andreou se reconnaît au premier coup d’œil. Sur un plateau ouvert, quelques praticables surélevés viennent délimiter les espaces qui concentreront l’essentiel de l’écriture. Tout autour, les zones laissées vides n’ont rien d’une négligence, elles sont faites pour accueillir ce qui, en satellite, pourrait graviter à la marge. Dans BLESS THIS MESS aussi bien que dans WE NEED SILENCE créé pour le Ballet de l’Opéra de Lyon, cette dynamique était déjà à l’œuvre. Dans How Romantic, elle s’affirme définitivement, réduisant l’estrade à une fine bande centrale, presque trop étroite pour accueillir les quatorze interprètes de la compagnie Carte Blanche.

C’est pourtant là que danseuses et danseurs ont rendez-vous en premier lieu. Devant un public attentiste et discret, elles et ils apparaissent tour à tour dans un silence presque absolu. Vêtues de toiles de jean trouées, déchirées, rapiécées – costumes signés Indrani Balgobin –, les silhouettes convergent vers le centre du plateau, s’assoient et discutent entre elles, rejouant l’ambiance d’un événement qui n’a pas encore commencé. Le tableau a un léger accent américain. Rien de très appuyé, seulement de quoi suggérer les États-Unis et leur passion pour les marathons de danse qui, à l’image du film On achève bien les chevaux de Sidney Pollack, ont donné l’impulsion à cette pièce. Mais pour l’heure, le concours n’a pas encore commencé.
Ruptures et rencontres
Un coup de sifflet donné depuis le plateau vient déchirer le calme et donner le coup d’envoi. Là encore, la singularité de l’écriture de Katerina Andreou émerge. Par la composition sonore, d’abord, qu’elle cosigne avec Cristián Sotomayor. Quelques percussions forment un motif qui se répète en boucle, inlassablement. Sur scène comme parmi les spectateurs, les corps accusent le coup, se laissent gagner progressivement. La redondance musicale mène à l’habituation et alimente une mécanique invisible. Au plateau, une main commence à s’animer en rythme, tandis que dans les gradins un pied ou un éventail bat inconsciemment la cadence.

Tout s’agite de plus en plus alors que le motif sonore se métamorphose, à peine, juste assez pour créer de minces ruptures sans être pleinement lisible. Les interprètes, eux, se laissent gagner par une énergie qui semble ne jamais atteindre son paroxysme. Dans ce crescendo, des gestes s’exécutent en commun, à deux, à trois ou plus encore. Sous l’apparent chaos des individualités, la finesse de la chorégraphie se révèle alors dans une écriture bien plus complexe. Les partitions se croisent, s’opposent, se superposent et se rencontrent, avec pour toile de fond la nécessité de ne jamais faiblir.
Endurance et performance
Fascinée par la question de l’endurance physique, Katerina Andreou s’en approche ici de différentes manières. À la force, qui s’impose graduellement sur cette première partie, succède ainsi, de façon radicale, quelque chose de beaucoup plus posé, qui va chercher la performance dans le ralenti, le souffle et le presque silence. Il n’est plus question de résister à la vitesse, mais de lutter contre l’arrêt total. Toujours, un corps remue, respire, même très légèrement. Tout pour que le mouvement continue quoiqu’il arrive, même si c’est dans la pénombre, à la marge, quasiment rien. Une parenthèse comme pour retrouver l’énergie d’un dernier acte, d’autant plus endiablé.

En guise de sprint final, les enceintes déversent une composition techno au tempo enlevé et aux beats profonds. Le saisissement est immédiat, les postures se redressent, les membres se tendent, les muscles se raidissent. Dans une ultime référence à l’Amérique des marathons, l’estrade devient obstacle à franchir par les danseurs mimant des chevaux. Le clin d’œil prête à sourire, il est précisément réalisé avec beaucoup de dérision, mais il tend surtout à animaliser les corps pour ouvrir à un ultime tableau, définitivement organique. Dans cette forme de transe, la musique qui pénètre sous la peau pourrait faire vibrer la chair jusqu’à l’infini.
Au bout de la nuit
En composant sa pièce sur ces trois grands temps, Katerina Andreou destructure habilement les notions de performance et d’endurance. Une écriture toute en fractures qui se retrouve aussi dans les lumières de Yannick Fouassier, qui joue sur les contretemps, les décalages et les inattendus. How Romantic ne prend d’ailleurs fin qu’à l’extinction des projecteurs, avec un dernier coup de sifflet, et dans un souffle de soulagement cathartique commun entre scène et salle. Rien ne dit si les interprètes, eux, n’auraient pas pu continuer jusqu’au bout de la nuit.
How Romantic de Katerina Andreou
Création le 6 mars 2025 à Carte Blanche – Bergen
Vu au Théâtre de l’Agora dans le cadre du festival Montpellier Danse
2 et 3 juillet 2026
Durée 50mn
Tournée
13 au 16 juillet 2026 au Festival d’Avignon
4 & 5 septembre 2026 au Festival de La Bâtie, Genève (Suisse)
7 & 8 novembre 2026 au Teatro Vascello, Rome (Italie)
13 novembre 2026 au Volcan, scène nationale du Havre
19 au 21 novembre 2026 au T2G – Théâtre de Gennevilliers
26 au 27 novembre 2026 au Pavillon ADC, Genève (Suisse)
Concept et chorégraphie de Katerina Andreou
Assistanat artistique – Costas Kekis
Création sonore de Cristián Sotomayor et Katerina Andreou
Création lumière de Yannick Fouassier
Création des costumes – Indrani Balgobin
Danseurs et danseuses – Adrian Bartczak, Aslak Aune Nygård, Brecht Bovijn, Dawid Lorenc, Gaspard Schmitt, Ihsaan de Banya, Iris Auguste, Mai Lisa Guinoo, Nadege Kubwayo, Noam Eidelman Shatil, Núria Guiu Sagarra, Ola Korniejenko, Ole Martin Meland, Olha Mykolayivna Stetsyuk
Direction de répétition – Caroline Eckly
Sous la direction artistique d’Annabelle Bonnéry



