deepstarias bienvenu⸱e⸱s (( re: )) de Mercedes Dassy © Marc Domage

Dans les Nuits transfigurées de Keersmaeker, Dassy et Andreou

Dans le cadre de la Biennale de la Danse, le Ballet de l’Opéra de Lyon confie aux trois chorégraphes un programme autour de la nuit avec trois pièces aux esthétiques mixtes : La Nuit transfigurée, deepstarias bienvenu·e·s (( re: )) et WE NEED SILENCE.
10 septembre 2025
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À l’occasion de l’entrée à son répertoire de La Nuit transfigurée, créée en 1995 par Anne Teresa de Keersmaeker, le Ballet de l’Opéra de Lyon imagine un programme en triptyque marqué par la diversité de ses propositions. Au cours d’une même soirée, le travail de la chorégraphe belge entre ainsi en écho avec les approches de Mercedes Dassy et Katerina Andreou. En trois volets qui se déroulent entre l’aube et le crépuscule, Nuits transfigurées sonde cet espace de liberté, de célébration, de crainte et d’incertitude. Un spectacle pluriel qui définit aussi l’ADN et les ambitions de l’institution lyonnaise.

La Nuit transfigurée : Une déchirante histoire d’amour
La Nuit transfigurée d’Anne Teresa de Keersmaeker © Marc Domage

Tout au fond de l’immense plateau nu, deux silhouettes se distinguent difficilement dans la pénombre. Loin au-dessus d’eux, la lune éclaire le sol de son faisceau unique. L’image est posée, austère, dans l’attente et le silence. Entre l’homme au costume sombre et la femme à la robe colorée, quelque chose finit pourtant par s’animer. Le mouvement suit, entre attraction et répulsion, mû par quelque chose qui n’est pas véritablement palpable mais qui dit déjà toute la tension qui semble tenir le couple dans sa propre friction.

Titrée du nom de la composition musicale d’Arnold Schönberg, à partir de laquelle Anne Teresa de Keersmaeker a imaginé cette pièce, La Nuit transfigurée entre dans l’intimité de ce duo. L’histoire racontée par ces corps est celle d’un déchirement, celui d’une jeune femme annonçant être enceinte d’un autre homme. Malgré l’immensité de l’espace et les zones d’ombre avec lesquelles elle joue avec précision, la chorégraphe centre le regard sur ce couple, sur ce qui le divise et le réunit. Dans les petits gestes comme dans les amplitudes, dans la complicité comme dans l’éloignement, elle parvient à transcrire toute l’ambivalence de la trahison et de l’amour qui persiste.

Empruntant aussi bien au vocabulaire classique de la danse qu’à l’esthétique du cinéma muet – renforcée par la musique très imagée de Schönberg –, La Nuit transfigurée traverse toute une série d’émotions. Traduits avec brio et méticulosité dans l’interprétation des danseurs – en l’occurrence Jeshua Costa et Amanda Lana –, ces états passent sans mal de la scène à la salle. La montée dramatique n’en est que plus magnétique, dans la beauté minimaliste des images qu’elle crée.

deepstarias bienvenu·e·s (( re: )) : L’art de dysfonctionner
deepstarias bienvenu⸱e⸱s (( re: )) de Mercedes Dassy © Marc Domage

Il suffit de peu d’éléments à Mercedes Dassy pour affirmer son esthétique. Deux panneaux de néons blancs clignotants, presque perdus au milieu du plateau de l’Opéra, annoncent déjà la couleur. Autour d’eux, cinq créatures sorties d’on ne sait quelle apocalypse évoluent, à peine perturbées par les regards curieux – peut-être apeurés – qui fondent sur eux. Les corps n’ont plus grand chose d’humain, ils tiennent davantage des crustacés mêlés de cyber-anthropomorphisme.

Pour réécrire cette pièce, initialement conçue comme un solo en 2020, la chorégraphe plonge dans un imaginaire teinté de science-fiction. Elle semble piocher parmi ses terreurs nocturnes ce qui nous détourne de notre humanité. Et pour cause, en écrivant deepstaria bienvenue en période Covid, Mercedes Dassy s’intéresse à toutes les émotions – complexes, intenses et inédites – qui ont pu germer dans nos individualités et nos sociétés. De cette traversée collective, elle retient un espace de liberté et de créativité, comme une faille dans laquelle s’insérer pour enfin sortir de la norme.

Dès lors, deepstarias bienvenu·e·s (( re: )) se met en quête de mouvements saccadés, de corps désarticulés, comme dysfonctionnels ou déviés de leurs fonctions d’origine. En s’appuyant sur une chorégraphie viscérale et une scénographie délicatement immersive, Mercedes Dassy crée des images de cauchemar. Elle développe alors une atmosphère qui tend elle aussi vers une vision horrifique. Pourtant, par-delà l’esthétique effrayante, c’est bien le droit d’exister hors du cadre qui s’impose. Quelque chose vit et s’épanouit encore sous les radars, et c’est heureux.

WE NEED SILENCE : Du bruit dans la nuit
WE NEED SILENCE de Katerina Andreou © Marc Domage

Chez Katerina Andreou, la question de l’endurance fait indéniablement partie de la démarche d’écriture. L’artiste d’origine grecque le prouve à nouveau avec WE NEED SILENCE, une création collective pour le Ballet de l’Opéra de Lyon, à partir du solo BSTRD conçu en 2017. Plaçant sa pièce sous une chape de musique qui oscille entre sonorités rock et expérimentations électro, la performeuse ouvre une zone d’expression libre qui pousse tout à son extrême : le volume sonore, l’intensité lumineuse et l’énergie de ses interprètes.

Les nombreuses bouteilles d’eau disposées de part et d’autre du plateau ne trompent d’ailleurs pas. Dans cette expérience, danseurs et danseuses sont mis à l’épreuve physique de la performance. Pendant ce temps, côté salle, le public est soumis à une autre endurance, celle d’observer les corps s’épuiser sans retenue, assommés par une musique puissante et redondante qui semble vouée à ne jamais finir. Car malgré un rythme qui fluctue en apparence entre apogées et respirations, les corps restent bel et bien en tension permanente, jusqu’à leur véritable disparition.

À travers cette dynamique commune, comme la reproduction d’un rituel de purgation, ce sont bien des individualités qui se manifestent par elles-mêmes. Celles-ci s’agglomèrent ou s’isolent, mais elles viennent avant tout exprimer une parole qui, couverte par la musique, ne s’entend que par les gestes. Ce n’est que dans le silence qui suit, habilement temporisé par Katerina Andreou, que les mots pourraient finalement nous parvenir. Mais il est trop tard, les corps ont disparu, les voix se sont envolées. Reste le souvenir euphorique de leur passage, bientôt emporté lui aussi par l’extinction des feux et les applaudissements.


Nuits transfigurées
Opéra de LyonBiennale de la Danse
Du 8 au 13 septembre 2025
Durée 2h10 avec entracte.


La Nuit transfigurée
Chorégraphie : Anne Teresa De Keersmaeker
Musique : Arnold Schönberg Verklärte Nacht, op. 4, enregistrement de Pierre Boulez avec l’Orchestre philharmonique de New York
Costumes : Rosas, Rudy Sabounghi
Lumières : Luc Schaltin, Anne Teresa De Keersmaeker
Dramaturgie musicale : Georges-Élie Octors
Répétiteurs et répétitrices : Boštjan Antončič, Cynthia Loemij, Johanne Saunier, Clinton Stringer
Maître de Ballet : Marco Merenda
Ballet de l’Opéra de Lyon : Katrien de Bakker, Albert Nikolli les 8 et 11 septembre, Jeshua Costa, Amanda Lana les 9 et 12 septembre, Jacqueline Bâby, Leoannis Pupo-Guillen les 10 et 13 septembre.


deepstarias bienvenu⸱e⸱s (( re: ))
Chorégraphie : Mercedes Dassy
Musique : Jean-Pierre Barbier
Costumes : Justine Denos
Création lumières : Yohann Fourcade
Scénographie : Mercedes Dassy, Rudy Parra
Maître de Ballet : Raul Serrano Nuñez
Assistante maîtresse de ballet : Amandine François
Ballet de l’Opéra de Lyon : Yuya Aoki, Tyler Galster, Amanda Peet, Roylan Ramos, Anna Romanovales 8, 10 et 12 septembre, Yuya Aoki, Tyler Galster, Roylan Ramos, Anna Romanova, Alejandro Vargas les 9, 11 et 13 septembre.


WE NEED SILENCE
Chorégraphie : Katerina Andreou
Assistant à la chorégraphie : Pierre Magendie
Assistant training : Raza
Musique : Katerina Andreou, Eric Yvelin
Costumes : Katerina Andreou
Lumières : Yannick Fouassier
Maître de Ballet : Raul Serrano Nuñez
Ballet de l’Opéra de Lyon : Eleonora Campello, Maëlle Garnier, Paul Grégoire, Jackson Haywood, Mikio Kato, Eline Larrory, Almudena Maldonado, Éline Malègue, Amanda Peet, Marta Rueda, Ryo Shimizu, Giacomo Todeschi, Kaine Ward

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