Une pièce qui fout le seum, et c’est rien de le dire. Qui agace, mais surtout déçoit, tant Rébecca Chaillon s’est imposée ces dernières années comme un maillon indispensable au théâtre français. On est kind, on rewind.
Au banquet des « ismes »

La performeuse et metteuse en scène est sérieusement identifiée depuis 2018 et Où la chèvre est attachée, il faut qu’elle broute. Elle est même devenue depuis le visage d’un théâtre qui clive. Peut-être parce qu’elle dit tout vrai et très fort ce que personne ne veut entendre ?
C’est ce que laisse imaginer en tout cas la réception cradingue de sa Carte noire nommée désir par un certain public réactionnaire. Trop fragile pour encaisser les balles que la metteuse en scène lui envoyait en plein front ? Possible, tant elle y flinguait net ce que l’Histoire de France a su créer de « ismes ». Racisme et sexisme entre autres choses. Et de « phobies », aussi. La grosso et l’homo, en haut de la pile des enfers. Une pensée sous forme d’art appliqué, qui ne s’embarrasse de rien et inonde les yeux du sang des victimes. Toutes les victimes, qui sont dépendantes les unes des autres chez Rébecca Chaillon, à la faveur du regard macro que l’intersectionnalité des luttes lui permet d’aiguiser.
Des images et des êtres
Mais retour à la terre du présent. Car s’il est certain que la pensée jouissive de Rébecca Chaillon reviendra sous peu griffer les rétines, elle déçoit cette fois-ci avec sa Parabole du seum. Cette performance, présentée as usual comme un geste de « colère », fait se rompre le fil sur lequel le militantisme de la metteuse en scène marchait jusqu’alors. Brillant habituellement par leur capacité à dire le juste qui déplait, ses performeur⸱euses apparaissent cette fois-ci comme des militant⸱es qui éructent une pensée inaudible, les yeux rougis par une colère devenue stérile.
Un constat d’autant plus rageant qu’il donne matière au moulin des idiots pour défendre leurs idées. C’est décevant, car quelques instants surnagent, telle la drôlerie assassine et la performance étourdissante de Julie Teuf. Celle de Nabila Mekkid, aussi, qui parade en agent double quand elle incarne ce qu’elle est, autant qu’elle jette aux yeux des douteux la caricature à laquelle ils la réduisent. Certaines images, enfin, rappellent précieusement aux oublieux l’endroit d’où l’on vient. Une époque où Mammouth offrait leur poids en saloperies à des clients aux artères déjà bouchées par la pauvreté. Les joies d’un magasin qui écrasait les prix, ou les prouts, selon Coluche. C’est en tout cas l’odeur rappelée à nos narines quand Julie Teuf propose à chacun de venir se peser pour participer à une loterie du bonheur présentée comme un jeu de roulette russe, chargeur rempli à vomir.
Le théâtre incapable

Autant d’instants et de talents dont les mouvements finissent malheureusement par s’écraser sur les paupières de spectateurs fatigués. Ou affligés, selon. Déçus en tout cas, par l’embrouille des mots qui leur sont jetés à la figure. Des mots de colères qui suintent la pensée mal digérée. Car les références s’enchainent, mais sans jamais découler les unes des autres. Une glossolalie qui dit tout, d’un coup, à l’image des enfants qui reviennent de l’école et dégueulent le récit exalté de leurs journées à des parents qui ne comprennent plus rien à l’affaire. Un système qui s’entend, tant la journey des victimes est longue et douloureuse. Le problème est que, ce faisant, c’est tout le sens qui s’efface à mesure que les références s’enchainent sans s’articuler. L’intelligence du fond s’écrase alors sur le gras de la forme, à l’image des mottes de beurre qui font la scénographie.
Résulte malgré tout de tout cela un geste touchant tant il respire la fatigue de sa créatrice. Un épuisement ontologique, sûrement. Celui de la femme noire, grosse et lesbienne qui subit depuis tant de temps la violence du monde. Mais un épuisement créatif, aussi. Un essoufflement qui laisse au palet le goût d’une œuvre qui pêche par manque de travail. A moins que cela ne soit la résultante d’un système qui use et abuse de ses idoles. Sollicitée à outrance, Rébecca Chaillon est apparue en tout cas ici dans l’incapacité, mentale ou matérielle, de donner forme à une pensée féconde. En résulte un théâtre qui devient ce faisant de facto incapable, et c’est bien le pire à redouter pour celles et ceux qui se veulent militants.
La parabole du seum, De Rébecca Chaillon
Créée au Wiener Festwochen le 11 juin 2026
Cloître des Célestins – Festival d’Avignon
Du 4 au 12 juillet 2026
Durée 2h30
Tournée
24 et 25 septembre 2026 au Théâtre Populaire Romand, La Chaux-de–Fond
29 septembre au 2 octobre 2026 à la Comédie de Genève
8 au 10 octobre 2026 au Dublin Theatre Festival
4 et 5 novembre 2026 au CDN d’Orléans – Val-de-Loire
12 au 14 novembre 2026 au Théâtre des 13 Vents, CDN de Montpellier
26 novembre au 12 décembre 2026 au Théâtre Public de Montreuil, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris
16 au 19 décembre 2026 au Théâtre National Wallonie-Bruxelles (Belgique)
29 et 30 janvier 2027 au Maillon, Scène européenne de Strasbourg
12 mars 2027 au Phénix, Scène nationale de Valenciennes
16 au 19 mars 2027 au Théâtre national de Bordeaux Aquitaine, CDN
24 et 25 mars 2027 au Volcan, Scène nationale du Havre
1er et 2 avril 2027 à la Maison de la Culture d’Amiens, Scène nationale
8 avril 2027 à La Garance, Scène nationale de Cavaillon
14 au 17 avril 2027 à La Criée, Marseille
22 avril 2027 au Kunstencentrum VierNulVier, Gand (Belgique)
28 au 30 mai 2027 au Théâtre de Vidy-Lausanne
Conception et texte: Rébecca Chaillon.
avec la participation de: Alexia Alexi, Yanis Boulahia, Solenne Capmas, Céline Champinot, Hassan Gourniz, Loulie Houmed, Camille Léon-Fucien, Living Smile Vidya, Nabila Mekkid, Élisa Monteil, Suzanne Péchenart, Chloé Roger, Camille Riquier, Julie Teuf.
Mise en scène: Rébecca Chaillon, Céline Champinot.
Avec: Yanis Boulahia, Hassan Gourniz, Loulie Houmed, Camille Léon-Fucien, Nabila Mekkid, Julie Teuf, Living Smile Vidya
Scénographie: Camille Riquier.
Sonet régie son: Élisa Monteil
Lumière: Alexia Alexi, Chloé Roger
Costumes: Solenne Capmas.
Régie générale de création et plateau: Suzanne Péchenart.
Création etrégie vidéo: Élisa Bernard, Boris Carré, Tao Klos et Pauline Millet ( en alternance).
Régie lumière: Chloé Roger
Régie son: Élisa Monteil
Surtitrage: Lisa Wegener.
Traduction anglaise pour le surtitrage: Amelia Parenteau
Accompagnement technique: Nicolas Ahssaine.
Stagiaire en assistanat à la mise en scène: Marie Delpit
Administration, production, diffusion: Élise Bernard, Manon Crochemore, Amandine Loriol.
Direction de production et développement: Mélanie Charreton / Bureau O.u.r.s.a M.I.n.o.r.
Une réalisation scénographique du Pôle de mutualisation de services et ressources techniques. Avec le soutien de l’Atelier Costumes du Théâtre National Wallonie Bruxelles



