« On nous met au pied du mur »
Aurore Fattier
Quel est votre état d’esprit aujourd’hui ?
Aurore Fattier : Actuellement à Avignon, où le Festival est habituellement un temps de retrouvailles, de découvertes et d’enthousiasme, je suis partagée entre l’excitation de retrouver des artistes que j’aime profondément, qui sont pour moi de véritables sources d’inspiration, et un profond abattement dès que je pense aux conditions de travail qui nous attendent.
Concrètement, quel est aujourd’hui l’impact financier sur votre budget ?
Aurore Fattier : C’est une question que m’a posée ce matin même une journaliste belge. En lui répondant, j’ai mesuré à quel point cette annonce était brutale. On nous demande de réaliser des efforts budgétaires. Nous le comprenons. Nous voyons l’état du service public, celui des hôpitaux. Nous sommes solidaires. Qu’il faille se serrer la ceinture et consentir des économies, nous le concevons très bien.
Ce qui est violent, en revanche, c’est que ces décisions interviennent alors que l’année est déjà largement engagée. Elles ne nous laissent ni recul, ni réflexion stratégique, ni possibilité d’anticipation. Elles nous mettent au pied du mur.
Le gel annoncé il y a quelques jours concerne 2026, alors que notre programmation est arrêtée et rendue publique depuis longtemps. Nos engagements auprès des artistes sont pris pour toute la saison. C’est tout un écosystème qui est concerné, nos équipes, nos spectateurs, mais aussi les compagnies avec lesquelles nous travaillons.
Nous n’avons pas subi de coupe directe sur notre subvention de fonctionnement, mais nous avons déjà perdu environ 80 000 euros sur des subventions affectées, des aides croisées entre la DRAC et la Région destinées notamment à des dispositifs d’insertion. Aujourd’hui, nous sommes menacés par un surgel de 13 % de la subvention du ministère de la Culture, qui représente chez nous environ 1 880 000 euros. Cela équivaudrait à une baisse d’environ 250 000 euros, alors que notre budget artistique disponible est d’environ 800 000 euros.
S’il n’y a pas de dégel, quel serait l’impact direct pour la structure ?
Aurore Fattier : Nous serions contraints de placer la structure en déficit, alors que nous avons travaillé dur pour maintenir le budget à l’équilibre depuis que nous sommes arrivées.. Nous avons mené un travail très précis pour retrouver une situation saine. Tout cela serait réduit à néant.
Nous avons pris des engagements auprès des artistes et nous devrons les honorer. Cela ne signifie pas forcément que tous les spectacles seront joués, mais nous serons tenus de payer les compagnies afin de ne pas nous retrouver en défaut de paiement. Nous entrerions alors dans une procédure d’alerte des commissaires aux comptes.
Et 2027 s’annonce déjà avec de nouvelles réductions. Depuis mon arrivée à la Comédie de Caen, nous diminuons chaque année le nombre de titres et de spectacles programmés. Cette fois, ce serait une véritable catastrophe.
Vous dites que les spectacles ne seraient pas forcément joués. Y aurait-il malgré tout un impact financier supplémentaire à les maintenir ?
Aurore Fattier : Oui. Lorsque nous achetons un spectacle, nous prenons aussi en charge les équipes techniques et tous les frais annexes, en plus du prix de cession. Si nous ne le jouons pas, nous économisons ces dépenses, mais nous perdons aussi les recettes de billetterie. Tout dépend donc des spectacles. Quoi qu’il arrive, je serai solidaire de mes collègues. Si une décision collective de ne pas ouvrir les lieux est prise, nous mènerons cette action ensemble.
Que peut-on encore faire aujourd’hui pour éviter cette catastrophe ?
Aurore Fattier : Nous sommes pleinement mobilisés avec les vingt-huit structures concernées, opéras, orchestres et centres dramatiques nationaux. Nous travaillons main dans la main. Nous avons publié une tribune signée par de nombreux élus, notamment les maires de Paris, de Marseille et de plusieurs grandes villes françaises. Nous faisons remonter à la DRAC et à la DGCA, qui nous soutiennent, toutes les conséquences concrètes qu’entraîneraient ces coupes.
Nous allons nous battre jusqu’au bout. Et je veux terminer sur une note d’espoir. Nous avons reçu le soutien de responsables politiques venus d’horizons très différents, ainsi que celui de nombreuses collectivités locales.
Le public est-il lui aussi au rendez-vous ?
Aurore Fattier : Le problème, c’est qu’il n’est pas forcément informé. Il faut expliquer ce qui est en train de se passer. Nos salles n’ont jamais été aussi pleines. On le voit à Avignon comme partout ailleurs. Les spectateurs ont envie de théâtre. Je suis convaincue que si nous leur expliquons les enjeux, ils seront à nos côtés.
Est-il encore possible de repenser le modèle ou sommes-nous condamnés à gérer les crises les unes après les autres ?
Aurore Fattier : Si nous voulons que la France conserve une véritable ambition culturelle, il faut sortir de cette logique de gestion au coup par coup. Depuis que je suis arrivée en France, j’ai le sentiment que nous fonctionnons de crise en crise, sans parvenir à construire une vision à long terme. Dans ces conditions, il devient extrêmement difficile d’élaborer un véritable projet d’avenir dans lequel la culture conserve sa place, au même titre que le service public, qui fait partie des valeurs de la République.
Il faut remettre tout le monde autour de la table, le gouvernement, la DGCA, les acteurs culturels, les partenaires, les élus locaux. Nous devons travailler ensemble pour sauver notre modèle. Aujourd’hui, il est très clairement en train de s’effondrer.



