Au sujet de sa trilogie des Points de non-retour, l’autrice Alexandra Badea dit avoir voulu se demander « quelles sont les parties de notre histoire qu’on ne connaît pas, qu’on ne comprend pas, qu’on n’a pas le courage de nommer ». Huit ans plus tard, la récipiendaire du Grand Prix de Théâtre de l’Académie Française use d’une autre porte pour terminer la construction de cette même maison. Car si la politique semble avoir disparu dans Droit de visite, elle en reste indirectement l’un des enjeux principaux.
Soi-même comme un autre

Au plateau, trois personnes. Une femme (Madalina Constantin, en alternance avec Sophie Verbeeck) et son double (Alexandra Badea) discutent ensemble autour d’une table pendant qu’un musicien (Rémi Billardon) joue de sa platine. Une musique qui travaille l’ambiance plus qu’elle ne la met, puisque la femme en question est en prison. Que la table qui la sépare d’elle-même est donc celle d’un parloir. Et que la femme qui lui fait face est une autre part d’elle-même à laquelle elle s’ouvre. Ou bien peut-être un ancien compagnon. De route, d’amour ou d’amitié, peu importe puisque la question de l’identité du locuteur est couverte par celle de ce qu’il permet à celui qui lui parle. Ou quand l’autre devient comme un mur. Celui sur lequel l’apprenti tennisman frappe à l’entraînement pour mieux comprendre son jeu.
Des échanges qui durent parfois quelques années, jusqu’à s’en libérer. Car un jour le mur disparaît, à l’image du double de la prisonnière, qui s’évade de la table vers le fond de scène, séparé de l’avant par un voilage. Désormais seule, la coupable enfermée quitte les habits de son sur-moi et s’autorise à hurler. Un long monologue introspectif, le temps duquel les balles de la joueuse deviennent des mots qu’elle envoie loin, et parfois même n’importe où. Et pourquoi pas, puisque personne d’autre que son écho ne pourra désormais venir la blesser ? Alors elle régurgite. Une glossolalie libératrice qui se fait peu à peu apprentissage. Car si la prisonnière est seule à hurler, elle n’en devient pas folle pour autant. Mieux, elle fait en une heure le travail d’une vie. Celui d’apprivoiser son « étranger intérieur ».
Et la prison comme salle d’accouchement
Une maïeutique d’autant plus touchante qu’à la force des mots répond celle des images, permises par la scénographie de Cosmin Florea. Debout en fond de scène, la muette évolue en des séquences qui apparaissent comme des archives. Celles de la vie rêvé, d’enfance ou à venir, de la prisonnière. Un possible pas si lointain, mais toujours rangé sur les étagères du putatif. Certainement du fait de ce voilage derrière lequel il se passe et qui tranche l’espace. En attendant qu’il advienne, l’apprentissage continue à mesure que le monologue suit son chemin. Son autoroute, même, tant la vitesse de la pensée suivie et les risques qu’elle fait encourir sont grands. C’est vertigineux, quand Madalina Constantin évoque son « besoin de briser la transmission », entraînant avec lui le fatum qui pèse sur les épaules de toutes les femmes.
Un vertige qui n’engloutit pour autant pas les questions qu’il pose, parmi lesquelles celle l’enfermement. Symbolique au départ, celui-ci endosse très vite le costume trop concret du maton. Certainement s’agissait-il d’une nécessité dramaturgique pour l’autrice, afin d’incarner son sujet. Mais l’enfermement en tant que condition ontologique du soi est-il comparable à celui du corps par l’État ? « Si je ne trouve pas ma liberté ici, je ne la trouverai jamais ailleurs », est-il dit. Une formule surprenante eu égard à la pensée foucaldienne de la prison comme lieu de fabrication de la délinquance. Et des mots à l’usage d’autant plus paradoxal qu’ils reconstruisent le mur d’un politique préalablement détruit. Jusqu’alors flingueuse de l’injustice du non-dit en tant que rouage de la violence du collectif, la prisonnière devient avec eux une patiente atteinte du syndrome de Stockholm. Une folle-dingue en solo, truelle à la main pour renforcer le mastique du mur qui l’éloigne du dehors. C’est kafkaïen, à ceci près que chez lui, la prison n’était jamais une solution.
Droit de visite d’Alexandra Badea
11 • Avignon – Festival Off Avignon
Du 4 au 23 juillet
Durée 1h10
Texte et mise en scène Alexandra Badea
Avec Madalina Constantin (du 2 au 12 juillet) en alternance avec Sophie Verbeeck (du 13 juillet au 23 juillet), Alexandra Badea et Rémi Billardon
Création lumière Antoine Seigneur-Guérrini
Création son Rémi Billardon
Régie générale, plateau et lumière Méril Goujon
Régie son et vidéo Valentin Chancelle
Collaboration artistique Sophie Verbeek, Madalina Constantin, Jonathan Michel
Vidéo Jonathan Michel
Scénographie Cosmin Florea



