Un grand damier blanc et noir usé par le temps recouvre le plateau. Ici et là, des tables et des chaises sont éparpillées, retournées, signe que quelque chose a déjà eu lieu. Au sol, des dizaines de gobelets en plastique vides volètent, poussés par une légère brise. De part et d’autre de cet espace, des portants attendent, à la marge, chargés d’une importante cargaison de costumes et perruques. Au fond, enfin, quatre écrans de télévision diffusent des images brouillées, comme une émission qui n’aurait pas encore commencé ou se serait interrompue trop tôt. C’est cette image d’une fête déchue que Tim Etchells choisit de montrer en premier lieu, annonçant dès le départ une pièce qui se situe après la fin.
Faire semblant

Entrent alors six interprètes. Trois femmes et trois hommes, vêtus et coiffés grossièrement, le postiche manifeste. Dans les enceintes se superposent des bruitages ouvertement artificiels. Faux applaudissement et rires forcés composent une atmosphère fabriquée de toutes pièces comme dans les talk-shows à l’américaine, héritage resté d’un monde qui avait déjà commencé à renier l’humanité. Sur scène, les corps se conforment à l’ambiance imposée. Toutes dents dehors, les zygomatiques prêts à craquer, ils continuent de faire semblant, mais l’envie n’y est plus, les esprits sont las.
Impossible de résister, pourtant. Jouer est peut-être la dernière chose à faire pour se sentir vivant, sur les ruines d’une société déshumanisée. Et pour cause, même la parole n’appartient plus à l’espèce humaine, c’est l’intelligence artificielle qui se l’est appropriée. Aucune voix propre ne viendra donc des six comédiens au plateau. Leurs lèvres seront en revanche mises à contribution au fil d’un spectacle intégralement interprété en playback. Un procédé déjà éprouvé par Tim Etchells, qui pousse ici le principe à l’excès. Travaillant à la désynchronisation, qui tire parfois jusqu’à la désinvolture, Everything Must Go fait du décalage une écriture à part entière.
Courir à sa perte
La partition porte en elle toute l’essence absurde défendue de longue date par Forced Entertainment. Mais pour cette création, l’expérience s’avère particulièrement éprouvante, au-delà de ce registre habituel. Les textes, écrits par Tim Etchells puis générés par IA, se répètent, changent de voix ou de ton, et s’associent indifféremment à telle ou tel interprète. Dans un mouvement infini, les silhouettes se modifient au gré des costumes et des perruques, faisant défiler toute une galerie de personnages sans nom et sans visage. À ces six corps semble revenir la lourde tâche de prolonger le souffle de toute l’humanité disparue.

Les récits sont courts, fragmentés, parfois abstraits. Eux aussi sont résiduels, ultimes vestiges d’un langage qui s’est considérablement appauvri au fil du temps. Les phrases tournent en boucle, reviennent, hésitantes. Le vocabulaire est d’une simplicité radicale, autant que la grammaire ou la syntaxe qui, par leur absence, rappellent à quel point elles sont essentielles à nos sociétés. Sans toucher pleinement à la dystopie, Everything Must Go transforme la menace IA en réalité probable. Le titre avait prévenu, tout doit disparaître. Promesse tenue, il n’y a effectivement plus rien de désirable dans cet avenir-là.
Éprouver
Au bénéfice de sa dramaturgie, Tim Etchells ne fait aucune concession et ne ménage ni ses comédiens ni le public. La pièce épuise, tant par sa redondance que par son rythme lancinant qui ne connaît pas vraiment de rupture. Une sensation prime, celle d’un cycle depuis longtemps arrivé à son terme, mais qui refuse pourtant sa propre fin. À chacun, dès lors, de vivre l’expérience en s’accrochant durant près de deux heures ou en renonçant bien avant. L’humanité est de toute façon condamnée, à quoi bon résister ?
Everything Must Go de Forced Entertainment
Création le 16 avril 2026
Vu dans la cour du lycée Saint-Joseph – Festival d’Avignon
Du 16 au 22 juillet 2026
Durée 1h40
Avec Robin Arthur, Seke Chimutengwende, Richard Lowdon, Claire Marshal, Cathy Naden et Terry O’Connor
Création collective
Mise en scène – Tim Etchells
Texte, composition musicale et création sonore – Tim Etchells
Lumière – Nigel Edwards
Scénographie – Richard Lowdon
Vidéo – Tim Etchells & Hugo Glendinning
Régie générale – Alex Fernandes



