Éric Massé et angélique Clairand © Muriel Chaulet
Éric Massé et angélique Clairand © Muriel Chaulet

Un secteur en crise – Épisode 16 : Angélique Clairand et Éric Massé

Le Théâtre du Point du Jour, à Lyon, termine son deuxième mandat sur une dynamique rare. Pourtant, ses codirecteurices refusent de se laisser griser. La baisse de crédits qu’ils subissent aujourd’hui leur paraît moins inquiétante que ce qu’elle annonce pour les années à venir.
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« C’est l’arbre qui cache la forêt »

Angélique Clairand et Éric Massé, codirecteurs du Théâtre du Point du Jour, à Lyon
Quel est votre état d’esprit aujourd’hui ?

Éric Massé : Nous sommes plutôt joyeux, portés par le projet que nous défendons. Nos engagements en faveur de l’inclusion, du territoire et de l’émergence artistique nous nourrissent. C’est ce qui nous fait avancer au quotidien dans un contexte chaotique où on perd en plein cours d’année 7% de notre subvention DRAC. Et pour rappel, notre lieu, s’il est une maison de création (+ de 50% des œuvres présentées), n’est pas labellisé.

Angélique Clairand : Heureusement nous sommes bien entourés. D’abord par une équipe formidable, mais aussi par nos partenaires publics – la DRAC, la Ville, la Region AURA – qui soutiennent notre projet, et par un public très présent. Cette année, nous atteignons 89 % de fréquentation avec 3 000 spectateurs de plus et une plus grande diversité.

Éric Massé : Le théâtre revient de loin. Quand nous sommes arrivés, il était vidé de ses forces vives. Aujourd’hui, nous préparons un troisième mandat avec un projet qui pousse encore plus loin l’inclusion. Mais cela suppose des moyens supplémentaires : travailler en langue des signes, en bilinguisme, accueillir des artistes en situation de handicap et leurs accompagnants. Tout cela a un coût. Nous l’avons clairement exposé à nos tutelles. Elles valident cette orientation, sans forcément lui donner tous les moyens nécessaires. Et cette baisse budgétaire est surtout l’arbre qui cache la forêt. Ce qui nous inquiète, c’est ce qui est déjà annoncé pour 2027 et qui ébranle l’ensemble de l’écosystème culturel et fissure le pacte démocratique des droits culturels. On vit tiraillé entre ces contradictions et avec le sentiment qu’on va être fauché en plein élan.

Concrètement, comment cette baisse va-t-elle se traduire ?

Éric Massé : Nous avons une petite équipe, déjà rémunérée au minimum. Les économies ne se feront pas là. Elles passeront forcément par une diminution du nombre de spectacles. Nous sommes un service public, nous avons toujours présenté des budgets à l’équilibre et nous continuerons à le faire.

Angélique Clairand : Cela signifie réduire l’ambition du projet. Depuis notre arrivée, nous avons toujours trouvé des solutions, même pendant le Covid. Aujourd’hui, nous en avons beaucoup moins. Nous voulions aller plus loin dans notre travail avec les artistes, le public et renforcer encore l’inclusion. C’est cette ambition qui risque d’être freinée.

Comment expliquer ces enjeux au public, mais aussi à ceux qui ne fréquentent pas les théâtres ?

Éric Massé : Il faut rappeler qu’une place peu chère est une place subventionnée. Et au Point du Jour, le prix moyen est d’environ 12 euros, soit à peine un sixième de son coût réel (le « coût fauteuil » est estimé à 80 euros/source Syndéac). Si nous venons d’augmenter nos tarifs pour la première fois depuis 2019, nous avons tenu à maintenir tous les tarifs solidaires à 5 euros. Nous développons aussi un système d’entre-aide entre spectateurices avec des billets suspendus qui fonctionne très bien. Nous écrivons aux donateurs pour leur raconter, sans citer de noms, quelles associations ou quels publics en ont bénéficié. Cela donne un visage concret à leur geste.

Angélique Clairand : Il faut aussi expliquer que le théâtre est un lieu démocratique. C’est un espace où l’on débat, où l’on partage des récits, où chacun peut trouver sa place. Ainsi, au Point du Jour, nous sommes devenus un lieu ressource pour la culture sourde. Toute une communauté s’y retrouve. Au-delà de la culture, c’est un véritable enjeu de société.

Vous développez depuis plusieurs années des spectacles nomades. En quoi est-ce une réponse à cette situation ?

Éric Massé : Les spectacles nomades permettent d’abord de casser l’image de citadelle que peut avoir un théâtre. Selon les saisons, entre 30 et 50 % de notre programmation se joue hors les murs, que ce soit dans des centres sociaux, des hôtels, des fermes ou d’autres lieux atypiques. Cela change complètement la relation avec les habitants.

Nous avons récemment participé à une rencontre réunissant des associations engagées pour le bien commun. Nous nous sommes rendu compte que les deux tiers des personnes ou structures présentes avaient déjà accueilli ou vu un de nos spectacles nomades cette saison. C’est la preuve que cette présence sur le territoire crée une véritable proximité.

Angélique Clairand : En sept ans, nous avons investi 35 lieux nomades dans le 5ᵉarrondissement. Cette seule saison, nous avons travaillé dans 14 lieux, dont 7 nouveaux partenaires. Une spectatrice a dit le mois dernier à Éric que « la particularité de notre théâtre est qu’il a un visage ».

Éric Massé : C’est exactement cela. Les habitants nous reconnaissent, nous saluent dans la rue, et inversement. Le théâtre n’est plus une forteresse c’est un espace public de ressource.

Malgré les restrictions, vous avez choisi d’augmenter votre soutien aux compagnies.

Éric Massé : En 2025, nous avons doublé notre budget de coproduction. Nous nous sommes dit que, s’il fallait préserver un levier, ce serait celui-là. Les compagnies émergentes et, ou, inclusive sont les plus fragiles, mais ce sont elles qui feront les œuvres de demain. Nous les accompagnons aussi autrement, en les aidant à rencontrer les institutions, les publics et d’autres lieux. Nous développons plusieurs réseaux nationaux, notamment Théâtres en signes et le réseau des scènes inclusives porté par le CNCA. Aujourd’hui, il faut accepter de travailler en mutualisant nos forces et parfois être dix ou douze coproducteurs, ce qui est également un gage de diffusion. C’est devenu la seule manière de continuer à soutenir certaines œuvres. Ce que nous ne sacrifierons jamais, c’est l’innovation. Nous pourrons produire moins, raccourcir certaines séries, mais pas renoncer à l’audace artistique.

Angélique Clairand : Et ce choix financier reste largement invisible pour le public alors que nous sommes d’abord une maison de création.

Vous développez aussi le mécénat privé. Est-ce une solution durable ?

Éric Massé : Depuis décembre dernier, nous avons décidé d’amplifier la dynamique permettant à des mécènes de soutenir nos projets territoriaux et inclusifs. C’est une démarche un peu paradoxale, parce qu’elle vient concrètement compenser un retrait de la puissance publique.

Angélique Clairand : Mais c’est aussi extrêmement chronophage. Depuis que nous avons lancé cette démarche, l’administratrice du Théâtre, Anne-Isabelle Gonzalez, Éric et moi avons consacré près de quinze jours de travail uniquement au mécénat.

Éric Massé : Nous l’avons clairement dit à la DRAC. Si les financements baissent encore, soit nous revoyons ensemble les objectifs du projet, soit nous devons aller chercher cet argent ailleurs. Mais ce temps consacré à la recherche de fonds est autant de temps que nous ne passerons pas à créer.

Angélique Clairand : Et le mécénat ne remplacera jamais une subvention. Une aide privée reste ponctuelle. On ne construit pas un projet artistique durable sur cette seule base.

Comment cette situation transforme-t-elle votre troisième mandat ?

Angélique Clairand : Nous sommes en train de le réorienter. Plutôt que de maintenir des compagnies associées sur plusieurs années, nous travaillerons davantage avec des constellations d’artistes, accompagnées projet par projet. Cela change profondément notre manière de travailler, mais les annonces pour 2027 nous obligent à nous adapter dès maintenant afin de préserver un maximum de sécurité, d’abord pour les artistes.


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