Comment est né le Collectif A/R ?
Paul Changarnier : Nous nous sommes rencontrés au CNSMD de Lyon, Thomas (Demay) et Julia Moncla étaient en danse, moi en musique. Très vite, on a eu envie de confronter nos langages. Un premier projet, en extérieur au Musée des Beaux-Arts de Lyon, a donné naissance en 2012 à États des lieux. Ensuite, tout s’est construit pas à pas, au fil de pièces qui chacune ouvraient un nouveau champ. Aujourd’hui, Dancing n’est pas une fin en soi, mais un aboutissement. Avec cette création immersive et participative, nous avons l’impression d’arriver au bout d’un geste que nous avons entamé il y a plus de dix ans.

Thomas Demay : En effet, Dancing condense tout ce que nous avons cherché au fil des années. Nous travaillons dans l’espace public, nous créons in situ et nous cherchons à impliquer toujours davantage les spectateurs dans l’œuvre. Au début, ils entraient dans la danse pour quelques minutes seulement. Puis, peu à peu, ils en sont devenus les protagonistes du début à la fin. C’est le fruit d’une longue recherche et d’une fidélité. Depuis quatorze ans, nous avançons ensemble, nous affinons et nous ajustons sans cesse. Cette nouvelle création marque le moment où tous les fils que nous tissons depuis la fondation du collectif se rejoignent.
Justement, quelle place tient le public dans Dancing ?
Thomas Demay : On aime dire qu’il devient le « héros » du dispositif. Ce n’est pas qu’une formule convenue. Il est vraiment au centre du spectacle, qu’il soit familier de la danse ou pas. On ne voulait pas d’un spectacle participatif au sens classique, où le public est parfois réduit à un rôle d’accessoire ou de prétexte. Ici, il vit une véritable performance, à proximité des danseurs, dans une atmosphère qui emprunte au concert, au bal, à la rave. Cette proximité crée une intensité physique. Le spectateur se sent engagé, pas seulement observateur.
Paul Changarnier : Ce basculement tient aussi à notre manière de composer l’espace. Dans Dancing, la lumière et le son construisent un environnement mouvant qui englobe tout le monde. Le spectateur circule librement, choisit sa place, sans qu’on lui dicte une marche à suivre. C’est une expérience qui s’invente dans l’instant. Chacun peut ainsi se raconter sa propre histoire, tout en partageant une même vibration. L’essentiel est là, fabriquer du commun.
Comment travaillez-vous, entre musique et danse ?
Thomas Demay : C’est un aller-retour permanent. Parfois, Paul propose un tempo, une texture musicale, une pulsation qui déclenche immédiatement un imaginaire corporel. Je peux partir d’une image très précise, d’une qualité de mouvement, d’une sensation que j’ai envie d’explorer. Je peux aussi être nourri par le cinéma, par des paysages, par des visions très concrètes que je veux traduire dans les corps. Ensuite, tout se confronte et se réécrit ensemble.
Paul Changarnier : Je pense la structure globale comme une architecture. Ensuite, on joue avec des blocs, comme des Lego — un rythme, une séquence, un mouvement, un silence. Le tempo constitue une base essentielle, parce qu’il conditionne l’énergie des danseurs. Je propose parfois des morceaux existants pour tester, en demandant par exemple s’il est possible de danser dessus et ce que cela provoquer. Puis je compose dans ce sillon. Rien n’est jamais figé, c’est un va-et-vient constant entre nous. On prend le temps nécessaire, même si le processus est long, car c’est dans cette circulation que naît l’identité du collectif.
Qu’est-ce qui vous a conduits à cette forme immersive ?

Paul Changarnier : Au départ, nous travaillions surtout sur la relation à l’espace. Puis, nous avons ajouté des strates, en cherchant comment intégrer le public, d’abord timidement, puis de plus en plus. Aujourd’hui, il est au cœur de la pièce. C’est une évolution lente, mais cohérente. Nous avons aussi beaucoup travaillé dans l’espace public, où la relation aux gens est directe. Cela nous a appris à doser, à rester bienveillants, à ne pas brusquer, mais à inviter. Ce savoir-faire est au cœur de Dancing.
Thomas Demay : Et c’est aussi une manière de réagir au cadre du théâtre, souvent trop frontal, trop figé. Paul vient du concert, moi de la danse contemporaine très institutionnelle. Ensemble, on avait besoin de briser le quatrième mur, de désacraliser le corps chorégraphique. On a longtemps débattu de ce rapport entre l’énergie sur scène et la réception parfois glaciale d’un public assis. Avec cette nouvelle pièce, on voulait recréer une chaleur, une vibration partagée, où les interprètes donnent et où les spectateurs répondent.
Qu’est-ce qui a nourri cette création ?
Thomas Demay : L’idée était d’abord de casser la fixité des sièges. Permettre aux gens de se déplacer, de choisir leur point de vue, d’adopter une position active. Je travaillais aussi sur la notion de « corps multiple. » Que produit la rencontre de cinq esthétiques de danse différentes, portées par des danseurs venus d’horizons distincts, sur cinq musicalités ? Qu’est-ce qui, malgré cette diversité, crée un corps commun ? La pièce est née de ce questionnement.
Paul Changarnier : Et surtout, il n’y a pas de thématique imposée. Ce qui compte, c’est l’expérience. Chaque spectateur construit sa propre histoire, mais tout le monde vit la même intensité. Et pour cela, nous avons travaillé plusieurs matières de « corps », comme celui des interprètes professionnels, celui des complices amateurs intégrés au spectacle, et celui du public, qui devient lui aussi une matière vivante. Le plus beau, c’est quand les gens se mettent à bouger sans même s’en apercevoir.
Vous ouvrez avec cette nouvelle pièce la saison de La Scène 55. Comment est venue cette proposition ?
Thomas Demay : C’est d’abord une histoire de rencontre. Nous avions été accueillis en résidence avec Julia Moncla, la troisième artiste de notre collectif, pour Placement libre (2021). Là, nous avons croisé René Corbier, qui nous a présenté Pierre Caussin, qui le remplace à la direction depuis 2024. Il a immédiatement été attentif à notre façon de parler du public, à notre volonté de l’intégrer pleinement. Ça résonnait avec son projet.
Paul Changarnier : Dancing, avec son côté festif, se prête idéalement à une aventure collective et à un lancement sous les meilleurs auspices. C’est un spectacle pensé pour toutes les générations. On y entend du disco, de la techno, des sons qui évoquent différentes époques et différentes cultures. Les ados s’y retrouvent, les plus âgés aussi. C’est une fête intergénérationnelle qui garde pourtant toute son exigence artistique. C’est ce que nous cherchons depuis toujours, ouvrir, fédérer, transmettre, sans jamais simplifier à l’excès.
Dancing du Collectif A/R
Pièce pour 5 danseur·euses, 1 musicien et 1 scénographe lumière – Création 2025
Les Grandes Locos dans le cadre de la Biennale de la Danse
25 et 26 septembre 2025
Durée 1h30
Tournée
3 octobre 2025 à la Scène 55 de Mougins
10 et 11 octobre 2025 à la MC2: de Grenoble dans le cadre de la Biennale de la Danse
3 février 2026 à l’Azimut – Théâtre Firmin Gémier à Antony
Conception – COLLECTIF A/R X MODULE
Chorégraphie de Thomas Demay
Musique de Paul Changarnier
Direction artistique (de la compagnie) – Paul Changarnier, Thomas Demay et Julia Moncla
avec Thalia Apsor Provost, Ashley Biscette, Michaela Piklová, Joan Vercoutère, Karym Zoubert et Paul Changarnier (Batterie/Machines)
Scénographie de Nicolas Paolozzi – MODULE
Regard extérieur – Julia Moncla
Costumes d’Adélaïde Le Gras assistée de Charlotte Charton
Création et régie lumières – Nicolas Paolozzi – MODULE
Régie son – Rémi Bourcereau