© Christophe Raynaud de Lage

Manières d’être vivant : Clara Hédouin adapte la pensée de Baptiste Morizot

Au TNP à Villeurbanne, la metteuse en scène, habituée des espaces extérieurs, retrouve la salle de théâtre comme terrain de création. Avec son acolyte Romain de Becdelièvre, elle s’empare tant bien que mal de la pensée du philosophe observateur du monde sauvage.
11 octobre 2025
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Tout commence autour d’un feu, comme une histoire qui se raconterait au détour d’une soirée conviviale. Sauf que le récit qui s’apprête à être déroulé n’en est pas vraiment un, et qu’il n’y est question ni de faire rire, ni de faire peur. Dans un espace scénique laissé à nu, Clara Hédouin s’attèle, aux côtés de Romain de Becdelièvre, à transposer au plateau la parole philosophique de Baptiste Morizot. En confrontant les comportements animaux à ceux des humains, l’auteur s’engage, avec Manières d’être vivant, dans une réflexion plus vaste sur notre espèce et son environnement. Une parole qui peine à trouver sa pertinence théâtrale dans cette adaptation.

Chemins de pensées
© Christophe Raynaud de Lage

Il faut dire que la matière première sur laquelle se basent Clara Hédouin et Romain de Becdelièvre pour l’écriture de cette pièce n’a rien d’évident. Le texte de Baptiste Morizot tient non pas du roman ou du récit de voyage, mais bel et bien de l’essai. Dans cette adaptation, sa pensée est multiple, fragmentée, et ne se développe au long cours que dans sa lecture globale. Le premier obstacle dans le passage du livre à la scène s’impose alors : comment tirer de ce matériau une ligne dramaturgique ?

En guise de réponse, le binôme imagine une personnification des différentes intelligences qui nous composent, comme l’empathie, l’imagination ou la poésie. Réunies dans un même corps, à travers elles passent les réflexions du philosophe à qui elles appartiennent. La tentative apparaît aussi simpliste qu’elle est déroutante, d’autant que les relations se lisent difficilement entre les différents personnages. Malgré tout, Manières d’être vivant ouvre de multiples chemins de pensée, qui prennent nettement le pas sur le fil narratif qui se poursuit en arrière-plan.

Pister les loups

Rapidement, cette pièce emmène interprètes et spectateurs dans une sorte de traque collective. Apparus de manière inattendue dans le paysage du Vercors, les loups deviennent alors le centre de l’attention. De cette rencontre fortuite naît un désir qui ne s’explique pas vraiment : celui d’entrer en contact, de dialoguer et de comprendre le comportement de cet animal décrié. C’est sur ses traces, dans un parallèle constant avec notre espèce humaine, qu’émerge une réflexion autour de l’instinct et de la construction sociale.

Les ponts que Clara Hédouin et Romain de Becdelièvre proposent de construire entre les deux sont percutants sur le fond. Revenir à nos origines animales en espérant expliquer nos sociétés patriarcales pourrait faire sens. Seulement, dans cette pièce composite qui hésite longuement entre réflexion socio-politique et observation du sauvage, il est difficile de déterminer où se situe l’essentiel du propos.

De grands espaces
© Christophe Raynaud de Lage

En choisissant la nudité du plateau comme terrain de jeu, Clara Hédouin opte pour un élargissement des perspectives. N’hésitant pas à envahir la salle, on sent bien dans sa mise en scène tout l’héritage de ses précédents travaux en extérieur (Que ma joie demeure, Prélude de Pan…). Ainsi l’artiste conserve-t-elle, dans son passage en boîte noire, un certain goût pour les grands espaces et l’effacement des limites. En complément à cette recherche, le lieu clos lui apporte par ailleurs une nouvelle dimension : celle de l’expérimentation de l’obscurité quasi totale, qui lui permet d’arpenter le terrain nocturne qu’est celui des loups.

Reste que le théâtre comme endroit de représentation est particulièrement sensible à l’imprécision dans l’espace. Comme lâchés dans ces immenses volumes, les six interprètes semblent globalement perdus. Leurs rapports déjà flous se perdent d’autant plus dans la dysharmonie de leurs énergies. Dans cette dynamique, la fil de la pensée s’égare et se rattrape au gré des quelques tableaux qui parviennent à la remettre au centre de l’attention.

Pensée intérieure

En choisissant d’adapter Manières d’être vivant, Clara Hédouin s’attaque à une tâche considérable. Rendre la réflexion philosophique intelligible tout en cherchant à lui donner une dimension à la fois théâtrale et politique est sans nul doute un défi d’une extrême complexité. Pour l’heure, cette création semble encore chercher son essence pour elle-même et peine donc à trouver son adresse et sa portée. Gageons que les choses se préciseront à mesure que la pièce gagnera en maturité.


Manières d’être vivant d’après l’essai de Baptiste Morizot
Création au
TNP Villeurbanne (en salle)
Du 10 au 24 octobre 2025
Durée 2h.

Tournée
Du 25 au 28 mars 2026 à
La Criée, Marseille (en salle)
Du 8 au 11 avril 2026 à la
MC93, Bobigny (en salle)
Les 5 et 6 juin 2026 à la
Scène Nationale de Narbonne (en extérieur)
Le 9 juin 2026 à
l’Estive, Scène Nationale de Foix et de l’Ariège (en extérieur)
Les 19 et 20 juin 2026 au
Channel, Scène Nationale de Calais co-accueil avec La Barcarolle à St-Omer (en extérieur)
Les 3 et 4 juillet 2026 à
Châteauvallon-Liberté, Scène nationale (en extérieur)

D’après l’essai de Baptiste Morizot
Co-écriture : Clara Hédouin et Romain de Becdelièvre
Mise en scène : Clara Hédouin
Avec Baptiste Drouillac, Adrien Guiraud, Manon Hugny, Maxime Le Gac-Olanié, Liza Alegria Ndikita, Jenna Thiam
Collaboration artistique : Éric Didry, Estelle Zhong Mengual
Assistanat à la mise en scène : Joamin Vasseur
Scénographie : Arthur Guespin
Création lumière : Elsa Revol
Création son : Manuel Coursin
Costumes : Clara Hubert
Régie générale : André Neri
Décor et costumes : les ateliers du TNP

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