Cette reprise de La Chambre d’amour est-elle, comme je l’ai lu, une façon de « boucler la boucle » alors que vous passerez la main à la fin de l’année 2026 à Martin Harriague à la direction du CCN ?
Thierry Malandain : Mon choix s’est porté sur ce ballet pour diverses raisons, notamment personnelles, et aussi effectivement pour boucler la boucle. Mais j’essaie de me dégager de tout affect. Par ailleurs, l’histoire de La Chambre d’amour est un peu compliquée. Pour montrer en quelque sorte patte blanche, à mon arrivée au CCN, j’avais souhaité que ma première création témoigne du Pays Basque. Mais je ne voulais pas être anecdotique en me basant uniquement sur cette légende faisant de cette grotte de la côte d’Argent le théâtre d’une tragédie sentimentale. Je voulais un sujet avec une dimension universelle. Je m’étais rendu dans un festival à Itxassou. J’avais entendu l’orchestre de Bayonne jouer une œuvre de Peio Çabalette. À l’époque, je n’avais jamais passé commande à un compositeur. C’était l’occasion. Une partition symphonique originale ! Mais ça n’a pas marché. Nous n’avons eu que neuf représentations. Nous verrons quel sera son accueil vingt-cinq ans plus tard.
La reprenez-vous à l’identique ou avez-vous procédé à des modifications ?

Thierry Malandain : La pièce a été créée pour 14 danseurs et aujourd’hui, ils sont 22. J’ai songé à ajouter un duo mais tous les comptes sur la musique étaient établis et la partition est complexe. Donc il n’y a que le final où on retrouve tous les danseurs. Nous avons remonté La Chambre d’amour d’après vidéo et avec un des maîtres de ballet, Giuseppe Chiavaro, qui l’a dansé à la création. Ma principale difficulté a été de distribuer les rôles car je crée des ballets pour des personnes.
Quand on regarde la programmation de cette 35e édition du Temps d’aimer, elle s’articule autour de trois temps forts : les Académiciens, les ballets européens et les compagnies du Pays basque. Comment l’avez-vous imaginée ?
Thierry Malandain : Avec les moyens qui sont les nôtres, nous avons essayé de suivre ce que nous privilégions habituellement, la diversité des esthétiques. Mais aussi de présenter des pièces que nous n’avons pas l’occasion de voir dans notre région. Réunir les quatre académiciens de la section chorégraphique des Beaux-arts, nous y pensions depuis un moment mais il fallait combiner les disponibilités de chacun. Quant aux compagnies basques, comme le collectif Bilaka, nous les suivons régulièrement, pas uniquement à l’occasion du Temps d’Aimer. Le festival leur offre une vitrine.
Et puis, il y a des fidélités qui s’expriment au fil des années. Je pense aux « Brumachon ». Ce sera leur dernière création ici à Biarritz. Je connais Claude Brumachon et Benjamin Lamarche depuis 1986. Quand ma compagnie était basée à Élancourt, ils y étaient en résidence. Encore une boucle qui se boucle. Bien que très différent du mien, le travail de Claude m’a toujours fasciné. Il a inventé un langage que j’admire beaucoup. Je trouve qu’il est passé un peu vite dans l’ombre.
Dans le dossier de présentation, j’ai noté quatre adjectifs pour décrire le festival : accueillant, festif, solidaire et écoresponsable. Qu’est-ce que cela vous inspire ?
Thierry Malandain : Solidaire dans la mesure où coexistent maintenant presque deux festivals. Une sorte de festival off s’est développé dans le Plaza Berri où il se passe beaucoup d’événements. Cela permet à une partie de la population de prendre part à la fête. Quant à l’aspect écoresponsable, il se traduit notamment par les actions de sensibilisation avec un programme qui s’appelle Planeta Dantzan qui sensibilise 1500 enfants des deux côtés de la frontière à la préservation de l’environnement à travers la danse.
L’un des caractéristiques du festival est d’investir l’espace public, mais aussi d’autres territoires, autour de Biarritz…
Thierry Malandain : L’espace public, c’était une nécessité dès notre arrivée au CCN pour montrer ce que nous faisions. Nous avons imprimé cette marque au festival. Par ailleurs, avec les changements municipaux, nous avons pu faire rayonner le festival au-delà de Biarritz (NDLR : aujourd’hui dans 17 villes du Pays Basque) et je m’en réjouis.
De quoi êtes-vous le plus fier depuis toutes ces années ?

Thierry Malandain : Avoir pu faire une place à toutes les danses. C’était une nécessité en tant que chorégraphe dit néo-classique : un lieu sans exclusion à l’égard de tel ou tel style de danse. Dans les éléments symboliques, il y a aussi la Gigabarre, dont beaucoup se sont emparés sans jamais dire d’où venait l’inspiration. Cette initiative partait aussi de l’idée d’ouvrir les gens à la danse, de leur permettre de jeter un regard autre sans a priori. Je suis heureux que le public de la danse se soit élargi à Biarritz et aux alentours.
Je lisais dans votre édito du programme que ce festival peut être une parenthèse « loin des tragédies humaines et des odeurs de poudre ». Est-ce cela aussi la force de la danse et du spectacle vivant : nous permettre d’oublier un instant le monde chaotique dans lequel nous évoluons ?
Thierry Malandain : Un artiste, et plus généralement tout être humain éveillé, ne peut pas faire abstraction de ce qui se passe dans le monde. Certes la danse permet d’oublier l’actualité, mais faut-il oublier l’actualité ? Peut-être aussi que comme je l’ai écrit dans le dernier Numéro, le bulletin d’information du CCN, la danse n’est-elle qu’un numéro d’illusion et d’hypnose.
Justement dans ce dernier Numéro vous annoncez que vous faites une pause avant de préparer une ultime édition qui fera le bilan de vos vingt-huit années à Biarritz. Quel plaisir avez-vous pris à collecter toutes ces informations ?
Thierry Malandain : Même si cela a constitué une charge de travail importante, j’ai eu à cœur de transmettre toutes ces informations pour relier la population à son histoire. J’ai aimé me plonger dans le passé de la danse à Biarritz, d’abord en me rendant aux archives à Bayonne, puis sur Gallica, la bibliothèque numérique de la BnF. Je vais laisser tout ce travail d’historien et les gens pourront puiser dans ce fonds documentaire. J’ai aimé écrire et c’est d’ailleurs une activité que je vais poursuivre quand j’aurai encore plus de temps…
Après bien des atermoiements, la nouvelle est tombée cet été avec la nomination de Martin Harriague pour vous succéder à la tête du CCN, c’était au final votre choix depuis le début ?
Thierry Malandain : Je ne vais pas revenir sur les différents scénarios qui ont circulé. Effectivement, c’est mon choix initial qui a été retenu par le ministère après différents candidats potentiels. Ce qui me gêne le plus c’est que l’on puisse penser que j’ai influé sur la nomination alors que j’étais tenu à l’écart. Après, je pense que Martin Harriague possède une chose rare qu’on appelle le talent. Nos styles sont très différents mais contrairement à moi, il est originaire de cette région. Beaucoup de gens d’ici vont le suivre. Il va mobiliser un nouveau public.
Quant à la question de continuer de faire vivre le répertoire, c’est encore à l‘étude. Il y a des danseurs qui vont quitter la compagnie parce qu’ils approchent la quarantaine. Martin, en toute légitimité va en engager d’autres qui lui conviendront, peut-être moins aptes à danser mes ballets, comme je l’affectionne. Le choix va se faire ainsi. Au final, il faut accepter qu’une histoire meure pour renaître.
La Chambre d’amour de Thierry Malandain
Les 5 et 6 septembre 2025 au festival Le Temps d’Aimer à Biarritz
Durée : 65 mn.
Tournée
16 septembre 2025 au festival Cadences à Arcachon
27 et 28 décembre 2025 au Théâtre de la Gare du Midi à Biarritz
Ballet pour 22 danseurs
Chorégraphie : Thierry Malandain.
Adam et Eve : Hugo Layer et Allegra Vianello.
Caïn et Abel : Guillaume Lillo et Julen Rodríguez Flores.
Othello, Desdémone, Iago : Mickaël Conte, Claire Lonchampt, Léo Wanner.
Roméo et Juliette : Noé Ballot et Patricia Velázquez.
Didon et Énée : Irma Hoffren et Raphaël Canet.
Orphée et Eurydice : Loan Frantz et Laurine Viel.
Ura et Ederra :Hugo Layer et Allegra Vianello.
Le Choeur : Noé Ballot, Julie Bruneau, Giuditta Banchetti, Élisabeth Callebaut, Raphaël Canet, Clémence Chevillotte, Mickaël Conte, Loan Frantz, Irma Hoffren, Hugo Layer, Guillaume Lillo, Claire Lonchampt, Timothée Mahut, Julen Rodríguez, Flores, Neil Ronsin, Alejandro Sánchez Bretones, Yui Uwaha, Patricia Velázquez, Chelsey Van Belle, Allegra Vianello, Laurine Viel, Léo Wanner.
Musique : Peio Çabalette.
Décor et costumes : Jorge Gallardo.
Conception lumière : François Menou
Réalisation costumes : Véronique Murat, Charlotte Margnoux.
Réalisation décor : Frédéric Vadé, Karine Prins, Fanny Sudres, Léane Costy, Angélique Garcia.
Assistants décor : Marion Rascagnères, Pascal de Thier, Christophe t’Siolle, Félix Vermandé, Maruschka Miramon, Gorka Arpajou, Alexandre Maillet, Sandrine Mestas Gleizes.
Maîtres de ballet : Richard Coudray, Giuseppe Chiavaro, Frederik Deberdt.