Sur scène, l’herbe usée d’un terrain de foot de quartier recouvre les planches. Un ballon traîne là, entre deux pans de mur que l’on devine être ceux de l’immeuble du 24 Place Beaumarchais, dont parlera bientôt Brahim Koutari. Cette pièce, c’est son histoire, celle d’un Arabe comme les autres, né dans une cité périphérique comme les autres, et à qui la société française a décidé d’assigner une place bien précise. À travers son récit intime et sensible, le comédien passe le racisme ordinaire au peigne fin et porte une parole d’une rare franchise, dans le sens comme dans la forme.
L’étranger

Brahim Koutari n’est certainement pas venu pour s’en excuser ou pour se faire discret. Il a déjà trop connu l’esquive et l’effacement, postures ancrées malgré lui dans son corps depuis son enfance. Face à une France dont les racines xénophobes gangrènent jusqu’aux institutions, se faire petit est devenu un réflexe. Pourtant, cela ne paie pas toujours, notamment lorsque les forces de l’ordre cherchent précisément à provoquer le conflit.
Le ton routinier avec lequel le comédien raconte son habituation aux contrôles d’identité – trois par semaine, c’est la règle –, est glaçant. À travers les mots d’Adèle Gascuel, qui a tissé cette pièce à partir du vécu de Brahim, il évoque presque avec détachement ce qui constitue le quotidien des habitants du 24 Place Beaumarchais, dans la banlieue de Grenoble. Des rues de son quartier à l’école de la République, il confronte le public à toutes les assignations qui lui sont réservées : la délinquance, la criminalité et les métiers manuels.
Le beau rôle
Loin de se contenter de dépeindre ce paysage social et tout ce qu’il comporte d’injustice et d’inhumanité, l’interprète profite également de l’espace de liberté que lui permet la scène pour régler ses comptes. Car sa présence au plateau n’est pas vraiment due au hasard, bien que son entrée en école d’art dramatique soit de l’ordre de l’inattendu. Dans ce nouveau chapitre de son histoire personnelle, le racisme ordinaire tient à nouveau le rôle principal.
Sous couvert de diversité, une place bien délimitée lui est réservée dans son rapport au théâtre, au moment de son apprentissage comme dans les perspectives qui s’ouvrent à lui. Sans faire de grands éclats, étalant simplement ces faits en laissant soin aux spectateurs d’en prendre la mesure, Brahim Koutari désigne un secteur culturel lui aussi pris dans ses travers occidentaux. Sans tabou ni procès, il se fait peu à peu une place à la seule force des mots, donnant ainsi une existence à ce qui reste souvent dans le silence.
Les yeux dans les yeux

Dans la mise en scène comme dans la direction d’acteur, Catherine Hargreaves trouve un équilibre d’une grande justesse entre les différents niveaux de récit. De la confession face public à l’introspection, en passant par les tableaux de reconstitution qui ajoutent à la puissance du récit, elle emmène le comédien sur un parcours particulièrement fluide. À ses côtés, Adèle Gascuel jongle à son tour entre écriture quotidienne et envolées poétiques. De cette collaboration naît une pièce qui touche avant tout par sa sincérité.
Brahim Koutari n’en manque pas, par ailleurs. Avec autant de pudeur que de générosité, l’interprète n’hésite pas à se livrer dans la plus grande intimité. La respiration lourde et les silences viennent rythmer une parole plus rare encore. La relation à ses parents et à sa famille – puissante, indéfectible et empreinte de fierté – y rencontre son rapport profond à la religion. Le texte, écrit comme une prière, se reçoit avec un certain respect. À chaque niveau, 24 Place Beaumarchais devient alors l’expression vibrante d’un jeune homme qui s’est battu pour donner vie à ses rêves.
24 Place Beaumarchais d’Adèle Gascuel
Création MC2: Grenoble
Du 7 au 16 octobre 2025
Durée 1h15.
Tournée
6 au 16 novembre 2025 au Théâtre Gérard Philipe – Centre dramatique national de Saint-Denis
19 mars 2026 à La Rampe-La Ponatière – Scène conventionnée d’Échirolles
8 et 9 avril 2026 au Théâtre municipal de Colmar avec la Comédie de Colmar
Avec Brahim Koutar
Texte : Adèle Gascuel avec la complicité de Brahim Koutari
Mise en scène : Catherine Hargreaves en collaboration avec Adèle Gascuel
Scénographie : Benjamin Lebreton
Lumière : Stéphanie Daniel
Son : Patrick Jammes
Costumes : Suzanne Devaux
Assistanat à la mise en scène : Angélique Heller
Construction décor : Atelier de la MC2: Grenoble
Super article merci !
Que se soit le texte, la mise en scène, la scénographie, la technique des lumières et du son ainsi que la qualité de jeu sont pour moi incroyable.
Je recommanderait bien évidement ce spectacle a tout type de personne, des jeunes, des adultes des personnes a la retraite, car je pense que tout d’abord d’un point de vue de beauté et d’émotions ressenti c’est un incontournable et que d’un point de vue politique cela nous apprend vraiment beaucoup sur des situations que nous ne voyons et connaissons pas.