Amadoca, c’est le nom d’un lac, le plus grand d’Europe, aujourd’hui disparu. Mais a-t-il seulement existé, ou est-il le fruit, comme tant de nos souvenirs hérités, d’une imagination collective ? Au détour de ce lieu symbolique, qui tient presque de l’anecdote dans cette première partie de l’adaptation de Jules Audry, une question plus grande se pose : celle de l’oubli et du déni, celle du deuil et de la renaissance.
En somme, c’est tout le processus de (re)construction d’un pays et de son peuple qui se dessine à travers le perturbant récit de Romane et Bohdan. Comme l’Ukraine cherche à rétablir son histoire et son identité, le couple tente désespérément d’avancer sur son propre chemin, celui d’une mémoire à recomposer à partir de ses propres fragments. Pour adapter cette œuvre-monde de l’autrice Sofia Andrukhovych – à paraître en janvier 2026 chez Belfond –, le metteur en scène multiplie les perspectives et les niveaux de lecture. Il propose une version scénique précise qui se dévoile à mesure que les souvenirs resurgissent.
Jeter le trouble

Pour ses personnages comme pour les spectateurs, c’est sans ménagement que Jules Audry instille lentement une logique d’immersion. Dans la salle, avant même le début de la représentation, les lumières grésillantes laissent peu de place au doute : quelque chose ici dysfonctionne, reste à comprendre quoi. Sur un écran défile en boucle un texte qui rappelle l’importance des réseaux sociaux dans la recherche des soldats disparus au front. Romane en est l’exemple. Venue reconnaître son mari parmi les blessés non identifiés, elle s’apprête à devoir lutter contre son amnésie en reconstituant son histoire. Mais comment s’approprier une mémoire qu’on ne reconnaît pas ?
Sur cette base qui balance sans cesse entre thriller, récit intime et grande Histoire, le metteur en scène convoque une vaste panoplie d’outils qu’il dévoile progressivement. Semblant donner à chaque tableau de nouvelles clés de compréhension, il se joue en réalité du public en élargissant le champ des possibles. Pour cela, il peut notamment compter sur une écriture technique d’une grande précision.
Une partition technique
Amadoca est incontestablement le résultat d’une vision globale d’une grande maturité scénique. Rien n’est laissé au hasard dans cette approche du plateau. Tout au contraire trouve une place essentielle dans la grande partition orchestrée par Jules Audry. La vidéo de Pierre Martin Oriol est d’une qualité rare, tant dans le travail des plans que dans le montage imperceptible entre images en direct et séquences enregistrées. En complément, et sur l’ensemble de la pièce, les lumières de Lison Foulou sont aussi minutieuses que délicates.
Dans cette atmosphère, l’enveloppante composition musicale de Jean Galmiche rencontre l’implantation sonore signée Hugo Hamman qui, jouant singulièrement sur la spatialisation, conçoit une ambiance lancinante et immersive. Chacune de ces créations vient se mêler à l’impressionnante scénographie de Juliya Zaulychna, qui donne au moindre élément un véritable intérêt dramaturgique.
Deux corps pour des millions

Au cœur de ce dispositif fascinant, Alexandra Gentil et Yuriy Zavalnyouk sont seuls à porter le récit de tout un pays à travers son histoire. Autour d’eux plane, presque comme un spectre, la présence de Jean Galmiche et de sa musique live. Mais c’est bel et bien à travers ce duo d’interprètes que Jules Audry fait entendre les voix des Romane et des Bohdan de tout temps. Esquissant avec une belle lisibilité la manière dont les époques s’entrelacent et dont la mémoire forge celles et ceux que nous sommes, le metteur en scène est remarquable dans sa direction d’acteurs.
Travaillant avant tout sur la présence et les rapports que créent les corps entre eux, il propose des images qui marquent par leur sensibilité. Tandis que le suspense s’intensifie et que le plateau s’élargit autour d’eux, la relation de jeu entre Alexandra Gentil et Yuriy Zavalnyouk devient peu à peu le dernier fil tendu dans cette quête de mémoire et de vérité. Dans cette crudité s’ouvre pourtant une ultime porte vers une infinité de questions irrésolues.
À suivre…
Cette adaptation d’Amadoca se concentre sur une période couvrant les années 1939 à 2024 du roman de Sofia Andrukhovych. Une seconde pièce sera créée en 2026 à Kyiv et s’intéressera aux siècles précédents, à partir de 1701. De ces deux volets devrait par la suite naître une grande épopée théâtrale. Pour l’heure, cette première partie n’est pas seulement une belle promesse. Elle est d’une incomparable qualité et le signe d’une attention particulière à porter, dans les années à venir, au travail de Jules Audry.
Amadoca d’après le roman de Sofia Andrukhovych
Créé au Théâtre National Populaire à Villeurbanne
Du 11 au 24 octobre 2025
Durée 1h40.
Mise en scène, traduction et adaptation : Jules Audry
Traduction de la version scénique : Yuriy Zavalnyouk
Avec Jean Galmiche, Alexandra Gentil, Yuriy Zavalnyouk
Collaboration artistique : Carine Goron
Musique : Jean Galmiche
Scénographie et costumes : Juliya Zaulychna
Lumière : Lison Foulou
Son : Hugo Hamman
Vidéo : Pierre Martin Oriol
Maquillage : Mityl Brimeur
Décor et costumes : les ateliers du TNP