Terre battue au sol, gradin circulaire en fond de scène, le décor ingénieux et modulable conçu par Thibaut Fack donne le ton. Déjà se profilent les numéros à venir, et la référence au chef-d’œuvre de Max Ophuls, Lola Montès, s’impose d’emblée. L’héroïne de Gustave Flaubert, réinventée par Christophe Honoré, s’extrait du roman pour prendre vie au plateau. Loin d’être morte, comme la condamnait l’écrivain, elle devient la vedette d’une troupe circassienne, interprétant chaque soir sa propre légende pour le plaisir des spectateurs venus la voir sans fard, tel un monstre de foire.
Une bête de foire sous les feux de la rampe

Robe blanche immaculée, crinoline gonflée, entourée des hommes de sa vie, Emma Bovary — évanescente autant que pénétrée, Ludivine Sagnier — trône au centre de la piste. Installée sur une estrade tournante, offerte à tous les regards, elle sourit, minaude parfois, mais un voile de mélancolie efface souvent la joie de son visage.
Exposée, exhibée, elle donne chair et sang à son existence fictionnelle. Objet de scandale, jugée par ses contemporains comme obscène et immorale, elle devient le centre d’un show savamment orchestré par une irrésistible Madame Loyale (l’inénarrable Marlène Saldana, gainée de lycra noir à paillettes). Maniant baguette et verbe avec une autorité jubilatoire, celle-ci pousse Emma dans ses retranchements, l’oblige à affronter ses mensonges, ses non-dits, ses fantômes et à rejouer inlassablement les épisodes qui l’ont menée à sa chute.
Le roman recomposé
Par où commencer ? Par sa naissance, sa jeunesse au couvent où elle dévore les romans chevaleresques et les récits à l’eau de rose, jusqu’à croire qu’ils contiennent la vérité de l’amour ? Ou par sa fin, son suicide à l’arsenic ? Finalement, ce qu’elle retient d’abord, c’est son mariage.
Fille unique d’un fermier, lorsque le médecin de famille lui propose de l’épouser et de la sortir de sa campagne, elle confond trop facilement cette échappée avec l’amour de ses lectures. Mais le doux docteur Charles Bovary (touchant Jean-Charles Clichet), tout aimant qu’il soit, n’a rien du prince charmant espéré. Ni benêt ni insignifiant, il n’en reste pas moins une pâle copie.

Très vite, les autres protagonistes — toujours là, en embuscade — entrent dans la danse : le beau et cruel Rodolphe Boulanger au sourire carnassier, amateur de belle chair (troublant Harrisson Arévalo), le trop délicat Léon Dupuis, éperdu d’amour (Davide Rao, révélation du spectacle), le bonimenteur et machiavélique Monsieur Lheureux (épatant Stéphane Roger), et enfin l’apothicaire vaniteux, véritable ange noir, Monsieur Homais (excellent Julien Honoré). Chacun, à sa manière, entraîne Emma dans une spirale forcément fatale.
Du roman au cirque : une métamorphose brillante
S’attaquer à un monument littéraire est toujours un numéro d’équilibriste entre fidélité et trahison. Christophe Honoré choisit l’irrévérence respectueuse. Avec ingéniosité, il décortique le texte, le désosse, l’éclaire autrement. Non plus du point de vue du lecteur ou de l’auteur, mais de celui de son personnage, devenue actrice de sa propre légende comme Lola Montès de Max Ophuls.
Sous la cravache de Madame Loyale, Emma revit ses choix, ses désirs, ses doutes, exposés sans pudeur. Tour à tour mélancolique, joyeuse ou fiévreuse, elle s’épuise dans une piste dont l’issue est déjà connue. Usant avec intelligence des codes du cirque, Honoré déroule, numéro après numéro, l’existence somme toute ordinaire de celle que Flaubert voulait exceptionnelle.
Un vent frais et circassien

Ni littéral ni figé, il dépoussière le roman de tout romantisme. Portée par une troupe de comédiens-orchestre haute en couleur, la partition emprunte au rock et à la pop des sonorités vibrantes. L’atmosphère, somme toute mortifère, s’illumine de jaillissements comiques ou fantasmagoriques.
La scénographie multiplie les espaces et les miroirs, passant d’une fête foraine à une performance grand-guignolesque ou à un peep-show. Le spectacle déborde dans les coulisses – couloirs blancs où les fantasmes se jouent – se déploie, s’empare de la vidéo pour ouvrir d’autres points de vue, saturant l’écran qui surplombe la scène sans être envahissant de couleurs, de noir et blanc, de rêveries et de références.
Emma, entre rédemption et renaissance
Par bribes, Christophe Honoré dévoile l’essence d’une femme qui a traversé sa vie sans jamais vraiment l’habiter. Ce parcours pluriel — entre cirque, théâtre et vidéo, entre burlesque, lyrisme et mélancolie — extirpe Emma Bovary de la littérature pour en faire une actrice à part entière. Sur des airs de Donizetti ou en empruntant à la pop kitsch des années 1970 – allant de Joe Dassin à Michel Sardou -, elle esquisse des pas de côté, rebondit, se réinvente.
Chaque soir, sur le plateau comme à l’écran, Emma rejoue encore et encore son existence. Cherche-t-elle la rédemption ou la libération ? Un peu tout cela, sans doute. Bête de foire, scandaleuse, victime, elle tente aujourd’hui de s’arracher aux pages de Gustave Flaubert. D’en finir avec les malheurs, les drames, les amours toxiques. De s’inventer enfin une autre vie. Une vie en scène !
Envoyé spécial à Lausanne
Bovary Madame d’après Gustave Flaubert
Création
Théâtre de Vidy – Lausanne
Du 17 septembre au 10 octobre 2025
Durée 2h20 environ.
Tournée
15 au 18 octobre 2025 à La Comédie de Clermont-Ferrand (FR)
5 et 6 novembre 2025 au Quartz, Scène nationale, Brest (FR)
12 au 22 novembre 2025 au Théâtre national de Bretagne dans le cadre du Festival, Rennes (FR)
2 et 3 décembre 2025 à La Coursive, Scène nationale de La Rochelle (FR)
9 et 10 décembre 2025 à la Scène nationale de l’Essonne (FR).
17 au 19 décembre 2025 à Bonlieu, Scène nationale, Annecy (FR)
7 au 15 janvier 2026 aux Célestins, Théâtre de Lyon (FR)
21 au 24 janvier 2026 au TANDEM, Scène nationale Arras-Douai, Douai (FR)
30 et 31 janvier 2026 au Quai, CDN Angers Pays de la Loire, Angers (FR).
6 au 11 février 2026 au Mixt – Terrain d’arts en Loire-Atlantique, Nantes (FR)
26 et 27 février 2026 à la Scène nationale du Sud-Aquitain, Anglet (FR)
12 et 13 mars 2026 au Théâtre National de Nice, CDN Nice Côte d’Azur (FR)
20 mars au 16 avril 2026 au Théâtre de la Ville – Sarah Bernhardt, Paris (FR).
Texte et mise en scène de Christophe Honoré.
Avec Harrison Arévalo, Jean-Charles Clichet, Julien Honoré, Davide Rao, Stéphane Roger, Ludivine Sagnier, Marlène Saldana
Et à l’écran Vincent Breton, Nathan Prieur, Emilia Diacon, Salomé Gaillard.
Collaboration à la mise en scène – Christèle Ortu
Scénographie de Thibaut Fack
Lumière de Dominique Bruguière
Costumière de Pascaline Chavanne.
Costumes Avec la participation de la maison Yohji Yamamoto
Son de Janyves Coïc
Collaboration à la vidéo de Jad Makki.
Assistanat lumière – Pierre-Nicolas Moulin, assistanat costumes – Zélie Henocq, assistanat dramaturgie
Paloma Arcos Mathon et Brian Aubert, assistanat création vidéo et réalisation – Lucas Duport.
Ateliers décor, costumes et accessoires du Théâtre Vidy-Lausanne.
Régie plateau – accessoires – Stéphane Devantéry, Luc Perrenoud (en alternance) et Ewan Guichard, Paulo Da Silva*
Régie lumière Pierre-Nicolas Moulin, Julie Nowotnik (en alternance) et Farid Boussad Deghou, Régie son
Janyves Coïc, Philippe de Rham* (en alternance), Régie vidéo – Nicolas Gerlier*, Stéphane Trani* (en alternance)
Habillage de Linda Krüttli*