Hamlet s’affiche en grand sur les murs blancs d’un immense salon décrépi. Dans ce décor d’ancien palais trop longtemps inhabité, tout suinte la ruine, les fantômes et les stigmates d’une vie passée. Et sur cette scène baroque, autant coquille vide qu’autel hanté, le héros shakespearien est partout : dans la bouche des acteurs, dans les intertitres lumineux, dans les ombres et les cris. Hamlet est là, fantôme et chair mêlés.
Kirill Serebrennikov désosse la pièce en dix chapitres tout en respectant sa charpente. À travers Hamlet, le théâtre, l’amour, la violence et la mort, on retrouve la vision du père, la faute de la mère, la folie d’Ophélie. Autant d’actes d’une autopsie poétique, burlesque et kafkaïenne.
Théâtre mental

La première scène s’ouvre sur un Hamlet (Bertrand de Roffignac tout en excès) filmé en gros plan. Son visage est blafard, la bouche pleine de sang. Il agonise encore et encore, comme s’il répétait les huit siècles d’une même mort. Fiévreux, désarticulé, jeté nu en pâture, il roule sous les crânes de ses ancêtres et de ses victimes. C’est l’image inaugurale d’une pièce malade — malade du monde, de mémoire et d’exil. Car derrière Hamlet, c’est Serebrennikov qu’on devine, artiste banni qui hait et aime à la fois la Russie, sa patrie perdue.
Le plateau devient alors un théâtre mental, où la vie ne tient qu’à un souffle, où tout menace de s’écrouler. Le plafond est éventré, les vitres bouchées par du contreplaqué poussiéreux, au fond un miroir terni, à cour un piano, derniers vestiges d’une civilisation raffinée. Durant trois heures, cet espace philosophique et sensoriel devient le réceptacle de bruits, de fureurs, d’hallucinations et de cauchemars.
Des âmes damnées, des fantômes errants
Serebrennikov démultiplie les figures d’Hamlet, les fait éclater en une constellation d’ombres et de doubles. Judith Chemla y fait revivre Sarah Bernhardt, August Diehl se glisse dans la fureur d’Artaud, tandis que les spectres de Maria Schneider et de Chostakovitch traversent la scène comme des échos d’Histoire. Chaque apparition ajoute une strate de sens, une voix nouvelle dans cette polyphonie du mythe.
La scène devient un champ de langues en collision — anglais, français, allemand et russe s’y mêlent, se confrontent, se brouillent. Le spectateur, comme Hamlet lui-même, erre dans ce labyrinthe sonore sans repères.
Serebrennikov ne cherche pas à raconter le Danemark médiéval, mais bien à parler de nous. Sous la fable, se dessine une Europe fatiguée, peuplée de fantômes, un continent qui vacille sous le poids de ses morts et de ses illusions.
Une œuvre-monstre, totale

La mise en scène, plastique et riche d’images, est saisissante. Hybridrant les formes comme à son habitude, Serebrennikov imagine un théâtre qui se nourrit du cinéma, de la musique et du geste. Les caméras glissent entre les acteurs, brouillant la frontière entre le jeu et la vie. La partition de Blaise Ubaldini, tour à tour lyrique, sombre ou électrisante, pulse sous la peau du spectacle et le fait vibrer de l’intérieur.
Le spectateur est happé par un maelström de tableaux et d’images. Tout y paraît excessif, mais rien n’est gratuit. Derrière la folie apparente se cache une rigueur : celle du chirurgien qui dissèque le mythe pour en extraire la chair vive.
Hamlet, miroir du monde
Hamlet/Fantômes ne rejoue pas Shakespeare, il le déconstruit pour sonder son essence à l’aune du temps présent. Serebrennikov transforme la scène en un laboratoire de mémoire où les époques s’entrechoquent. Les différents échos d’Hamlet, imaginaires ou réels, deviennent les reflets d’un artiste exilé, d’une humanité en perte d’équilibre.
De cette polyphonie naît une question lancinante : comment être au monde quand tout chancelle ? La réponse se glisse peut-être dans ces corps à terre, dans ce dictateur qui disparaît dans l’ombre des coulisses, comme un dernier chant du cygne aux accents rock. Saisissant, troublant, déroutant — mais infiniment vivant.
Hamlet / Fantômes d’après William Shakespeare
Création
Théâtre du Châtelet
du 7 au 19 novembre 2025
durée 3h05 avec entracte
Mise en scène, texte, scénographie, costumes de Kirill Serebrennikov
avec Filipp Avdeev, Odin Lund Biron, Judith Chemla, August Diehl, Nikita Kukushkin, Kristian Mensa, Shalva Nikvashvili, Bertrand de Roffignac
Musique (commande du Théâtre du Châtelet) de Blaise Ubaldini
Direction musicale – Pierre Bleuse, Yalda Zamani
Co-création costumes et masques de Shalva Nikvashvili
Chorégraphie de Konstantin Koval
Lumières de Daniil Moskovich
Vidéo d’Ilya Shagalov
Sound design – Julien Aléonard
Dramaturgie d’Anna Shalashova
Dramaturgie musicale de Daniil Orlov
Collaboration artistique à la scénographie – Olga Pavluk
Cadreur – Frol Podlesnyi