T-shirt gris et survêtement, Marc Moreau passe d’un cours du matin où les danseurs s’entraînent, s’observent et se stimulent mutuellement, aux répétitions de l’après-midi. À peine le temps d’échanger dans un bureau ouaté avant de replonger dans le travail. Cette routine, immuable depuis 1999, année de son entrée à l’École de danse de l’Opéra de Paris, lui convient parfaitement. Sa vie de troupe est réglée comme du papier à musique, mais c’est un rythme qu’il aime.
Son visage, légèrement anguleux, s’éclaire d’un regard clair et d’un sourire généreux. Il parle avec franchise, sans détours, chaleureusement. Volubile sans être bavard, il va droit au but, porté par une énergie simple et communicative. Pour lui, la danse est une maison, et il n’en connaît pas d’autre.
Un hasard devenu vocation

Fils d’un agriculteur et d’une mère au foyer, il grandit avec ses frères dans un village de Charente-Maritime, loin de tout milieu artistique. Sa seule ouverture sur la culture, c’est la télévision, accompagnée de la musique de Michel Berger, France Gall et la BO de Starmania qui berce son enfance. « La danse est entrée dans ma vie un peu par hasard », confie-t-il. Un jour, il accompagne une amie à son cours de danse. « Il y avait le piano, les miroirs, les enfants qui bougeaient, la musique… J’ai eu un petit coup de foudre. »
Un vieil oncle, d’amis parisiens de la famille, lui prête ensuite des cassettes VHS de Fred Astaire, Gene Kelly ou de Cyd Charisse. « C’est par la comédie musicale que j’ai découvert la danse, la musique, la beauté du mouvement. Cela me fascinait. »
Puis vient le choc du Lac des cygnes, vu à la télévision avec Patrick Dupond et Marie-Claude Pietragalla. « Ce jour-là, j’ai compris que la danse pouvait raconter une histoire, bouleverser, faire pleurer. J’avais sept ans. » Il passe alors en boucle la musique de Tchaïkovski sous le regard incrédule de sa famille.
L’école du temps long
À douze ans, il intègre l’École de danse de l’Opéra de Paris, puis, à dix-sept ans, entre dans la compagnie. « J’ai eu la chance d’y grandir, de tout apprendre ici. Je danse encore aujourd’hui avec ceux que j’ai connus enfants. » Cette fidélité, il la revendique. « C’est une communauté de travail, d’amitiés, de partages, parfois d’affrontements, mais c’est une famille. »
Ses débuts l’orientent vers le répertoire contemporain. « Je n’étais pas le plus fort techniquement dans le classique, contrairement à mon ami Mathias Heymann. On m’a confié des créations, et j’ai adoré. »
Sous la direction de chorégraphes vivants contemporains, il découvre un rapport au corps plus organique et collectif. « Le contemporain m’a ouvert. On y cherche l’intention avant la perfection. Le geste doit dire quelque chose. »
Des rencontres qui forgent

L’ombre tutélaire de Rudolf Noureev plane sur sa carrière. « C’est une écriture qui exige tout, la précision, la musicalité, la construction. Danser Noureev, c’est comprendre d’où l’on vient. »
Puis viennent les rencontres. Benjamin Millepied, qui lui offre un rôle sur mesure, révélant un tempérament plus lyrique, et Sidi Larbi Cherkaoui, avec Faun, où il s’impose contre toute attente. « Je n’étais pas inscrit à l’audition, j’y suis allé quand même. Je me suis fait rappeler à l’ordre, mais c’est moi qui ai eu le rôle ! » sourit-il. « Il faut parfois provoquer sa chance, même si je me suis fait un peu réprimander. »
Un autre grand moment survient lorsqu’il est distribué dans Le Lac des cygnes, cette fois sur la scène de l’Opéra Bastille. « La première fois que j’ai dansé le Prince, j’ai repensé à l’enfant devant la télévision. Ce jour-là, j’étais à sa place. C’était très fort. »
La surprise de l’étoile
Le 2 mars 2023, à la fin d’une soirée Balanchine, la salle retient son souffle. Hannah O’Neill est nommée, puis le silence s’installe. Quand la nouvelle tombe – Marc Moreau, danseur étoile – il reste interdit. « Aucune rumeur, aucun signe avant-coureur. J’étais presque résigné. Quand j’ai entendu mon nom, ça a été un choc. » Il admet avoir longtemps cru que ce titre ne viendrait jamais, « J’avais fait le deuil de cette idée. Et puis soudain, c’était là. »
Pour lui, la nomination n’est pas une consécration spectaculaire. « Ce n’est pas une récompense, c’est une responsabilité. On devient un repère pour les autres. Il faut continuer à être à la hauteur, chaque jour. »
Giselle : L’émotion à nu

Aujourd’hui, Marc Moreau aborde Giselle et le rôle du duc Albrecht, l’un des sommets du répertoire romantique. « C’est un ballet qu’on connaît depuis l’école. Il revient régulièrement, c’est une œuvre de maison. Mais tant qu’on ne l’a pas dansé, on ne mesure pas ce qu’elle demande. »
Pour s’y préparer, il plonge dans les archives de l’Opéra – Rudolf Noureev, Patrick Dupond, Laurent Hilaire, Nicolas Le Riche. « J’ai voulu comprendre leurs choix, leurs respirations, leurs intentions. Ensuite, j’ai cherché ma voie. »
Avec sa coach Claude de Vulpian, il travaille la mémoire du corps et la sincérité du geste. « Il faut connaître l’œuvre par cœur pour pouvoir s’en libérer. Ensuite, il reste l’émotion, Giselle, c’est une histoire d’amour, de trahison, de pardon. Ce sont des choses qu’on vit tous. Le corps sait les raconter. »
Trisha Brown : La liberté du geste
Quelques semaines plus tard, il change de registre pour le programme Contrastes, où il reprend une pièce de Trisha Brown. « C’est une autre langue. Moins de références, plus d’écoute. Au début, je ne comprenais pas, les gestes me semblaient étranges. Et puis, à force de les vivre, on découvre leur cohérence. » Il décrit une danse du déséquilibre et du relâché, où la pensée circule dans le corps. « Ce n’est pas une danse démonstrative. Elle oblige à l’essentiel. Elle apprend à être vrai. »
Pour lui, alterner Rudolf Noureev et Trisha Brown, Giselle et le contemporain, n’a rien de contradictoire. « Tout se rejoint. Dans les deux cas, on cherche la justesse, la vérité du mouvement. »
Une étoile simple et rayonnante

Devenu étoile, il n’a rien perdu de sa simplicité. Chaque matin, il rejoint le cours collectif, où se mêlent jeunes danseurs, sujets, premiers danseurs et étoiles. « Les grades s’effacent, il reste le travail. Et les regards, ceux des plus jeunes, qui observent tout. Il faut être exemplaire, sans se figer. »
Chez lui, rien de compassé ni de distant. Il parle avec une chaleur naturelle, une clarté qui traduit son rapport direct aux choses. « Je me sens à ma place. J’ai envie de danser, d’apprendre encore. Tant que le corps répond, tant que la curiosité est là, je continue. »
Marc Moreau ne cherche ni l’effet ni la posture. Sa force réside dans une constance calme, une énergie simple et un rayonnement qui passent par le mouvement. À l’image de la danse, sa carrière coule comme un fleuve tranquille.
Giselle d’Adolphe Adam
Palais Garnier – Opéra de Paris
du 28 septembre au 31 octobre 2025
2h10 avec 1 entracte
Chorégraphie de Jean Coralli et Jules Perrot
Musique d’Adolphe Adam
Livret de Théophile Gautier et de Jules-Henri Vernoy de Saint-Georges
Direction musicale d’Andrea Quinn
Adaptation de Patrice Bart et d’Eugène Polyakov
Décors et costumes d’Alexandre Benois
Réalisation des décors de Silvano Mattei
Réalisation des costumes- Claudie Gastine
Contrastes – Trisha Brown / David Dawson / Imre & Marne van Opstal
Palais Garnier – Opéra de Paris
du 01 au 31 décembre 2025
durée 2h20 avec 2 entractes
O złożony / O composite
Chorégraphie de Trisha Brown
Musique de Laurie Anderson
If you couldn’t see me
entrée au répertoire
Chorégraphie de Trisha Brown
musique de Robert Rauschenberg
Drift wood
Création
Chorégraphie d’Imre & Marne van Opstal
Musique d’Amos Ben-Tal
Création sonore de Salvador Breed
Décor d’Imre van Opstal
Lumières de Tom Viser