Pauline Cheviller © Anthéa Cintract

Pauline Cheviller, la scène en toute liberté

Connue du grand public pour son rôle d’amoureuse fantôme dans Balthazar sur TF1, la comédienne est aujourd’hui à l’affiche de Peau d’Homme à la Comédie des Champs-Élysées. Rencontre avec une artiste ardente, qui avance avec exigence et instinct.
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Place de la République, dans un bar d’hôtel au design épuré, Pauline Cheviller apparaît. Son visage lumineux, encadré de boucles brunes, et son regard bleu intense dégagent une énergie à la fois vive et discrète. Depuis quelques semaines, la comédienne retrouve les planches avec un plaisir évident.

Peau d'Homme d'Hubert et Zanzim, mise en scène de Léna Bréban © OdieuxBoby
Peau d’Homme d’Hubert et Zanzim, mise en scène de Léna Bréban © OdieuxBoby

À la Comédie des Champs-Élysées, elle incarne Bianca dans Peau d’Homme, pièce adaptée par Léna Bréban d’après la bande dessinée d’Hubert et Zanzim. Un rôle total, à la croisée du jeu, du chant et de la danse, qui exige autant qu’il libère. « Deux heures durant, je ne quitte la scène que pour changer de costume. Mon personnage est présent dans presque tous les tableaux. » Malgré l’intensité que demande la performance, elle y trouve un apaisement rare. « Sur scène, j’ai un nouveau souffle. C’est un lieu où je me sens en paix. »

Trouver sa voix

L’école fut son premier combat. « Je ne comprenais pas ce qu’on me demandait. C’était contraignant. J’y allais à reculons, comme si j’avais des pieds de plomb », se souvient-elle. L’option théâtre, choisie presque par hasard au collège, change tout. « Là, j’ai respiré pour la première fois. J’ai découvert que je pouvais bouger, parler, être moi. » À partir de là, tout devient limpide. « Je me pose beaucoup de questions dans la vie, mais pas celle-là. C’est la seule certitude que j’aie eue. »

Après le bac, elle cherche une école. Le Cours Florent lui paraît trop formaté ; elle veut un lieu de recherche, de liberté. Elle rejoint alors le Studio de formation théâtrale de Florian Sitbon, à Vitry. « C’était artisanal, un peu foutraque, mais formidable. L’école venait d’ouvrir. On essuyait les plâtres et on apprenait ensemble ce qu’était un lieu d’apprentissage. »

Puis à l’instar de ses camarades à qui elle donne la réplique, viennent les stages, les concours, les premiers échecs. « La première fois que j’ai tenté le Conservatoire national supérieur d’art dramatique, après m’être inscrite à un stage de préparation à l’ENSAD à Montpellier, j’ai été recalée. » On la pousse à contacter Jean-Pierre Garnier, alors directeur du Cours Florent. « Je lui ai écrit directement. Il aimait l’audace. Il m’a testée devant tout le monde. Cela a marché : il m’a poussée dans mes retranchements, à chercher au fond de moi le meilleur. » Quelques mois plus tard, elle intègre le Conservatoire national : « Trois années denses, un lieu de fondations, de rencontres et de doutes. »

Des ami.es et un festival 
Le Misanthrope ou l’atrabilaire amoureux de Molière, Mise en scène de Peter Stein © Svend Andersen
Le Misanthrope ou l’atrabilaire amoureux de Molière, Mise en scène de Peter Stein © Svend Andersen

Avec quelques camarades, elle fonde en 2014, dans la foulée du Conservatoire, le Festival Lyncéus, à Binic, en Bretagne. L’idée est simple : travailler au plus proche des écritures théâtrales contemporaines. « On voulait créer hors des cadres, inventer notre espace. Monter un festival, c’est apprendre la solidarité, la débrouille et la réalité du métier. » Chaque été, elle retourne sur les côtes bretonnes. « C’est un espace de liberté. On y crée et on joue dehors, en contact direct avec les gens. Ça me rappelle pourquoi j’ai choisi ce métier. »

Apprendre à tenir debout

Ce goût pour la liberté l’accompagne depuis toujours. « L’école m’a donné la sensation que les autres savaient mieux que moi. Le théâtre m’a réconciliée avec la possibilité d’exister. » Elle parle souvent de la place, celle qu’on prend, celle qu’on nous donne et celle qu’on ose occuper. « J’ai mis du temps à comprendre que j’avais le droit d’être debout. »

Le théâtre lui a appris l’ancrage. Le chant, qu’elle pratique depuis longtemps, lui a rendu le souffle. « C’est ma deuxième respiration. Chanter me donne de l’oxygène. »

Rencontres et transmissions

Son parcours croise de grands noms de la mise en scène : Peter Sellars, Ivo van Hove, Peter Stein. Elle en parle avec reconnaissance et pudeur. « Peter Sellars, avec qui j’ai fait plusieurs productions, m’a appris l’humilité. Il aime les gens, les vraies rencontres. Les plus grands ne parlent pas de technique, mais d’humanité. » Ils se sont rencontrés autour d’un café à Berlin. Il y a eu, entre le metteur en scène américain de théâtre et d’opéra, et la comédienne-chanteuse, comme une évidence. 

Vu du pont d’Arthur Miller, Mise en scène d'Ivo van Hove © Thierry Depagne
Vu du pont d’Arthur Miller, Mise en scène d’Ivo van Hove © Thierry Depagne

Avec Ivo van Hove, ce fut différent. L’homme est un taiseux, qui recherche avant tout l’efficacité. « Vu du pontd’après la pièce d’Arthur Miller, a été une expérience incroyable. Le dispositif tri-frontal ne permettait aucune échappatoire. Le jeu ne pouvait être qu’intense, le rapport au public direct. » Auprès d’eux, elle comprend que le théâtre n’est pas un exercice de forme, mais un acte de transmission. « Jouer, c’est essayer de comprendre qui on est pour pouvoir le partager. Être passeur, c’est ça. »

Chaque rôle résonne avec une période de sa vie. « C’est comme si l’univers m’envoyait des messages. Antigone, Célimène, Marthe dans L’Échange que j’ai eu la chance de travailler, Olga dans Oblomov sous la direction de Robin Renucci… Tous m’ont renvoyée à quelque chose que je vivais. » Une dimension spirituelle traverse son discours et ses choix. « On manque cruellement de spiritualité aujourd’hui. Sans elle, on s’assèche. Le théâtre sert à remettre du sens, de la respiration. »

Des femmes en mouvement

Sur scène, Pauline Cheviller incarne souvent des femmes en résistance. « Elles cherchent leur liberté, elles traversent quelque chose. Au cinéma, on me propose souvent des rôles de jeunes filles sages, mais au théâtre, je peux explorer d’autres dimensions. » Son jeu se nourrit du corps, du souffle, de la recherche. « Je suis une chercheuse. J’ai besoin que le texte et le corps s’accordent, que tout ait du sens. »

Oblomov © Nabil Boutros
Oblomov de Nicolas Kerszenbaum d’après le roman de Ivan Gontcharov, Mise en scène de Robin Renucci © Nabil Boutros

Cette exigence la pousse à prendre la plume. Un projet personnel est en gestation, entre théâtre et musique. « J’ai écrit un spectacle autour de Perséphone, cette femme qui traverse les enfers pour rejoindre la lumière. C’est un voyage initiatique, une quête de vérité. »

Elle sourit… « J’ai besoin d’écrire quand la frustration monte. Je crois qu’on ne peut pas rencontrer l’autre tant qu’on ne s’est pas rencontré soi-même. » Avec la même détermination, le même désir de s’exprimer, elle met en scène. « C’est venu naturellement. J’ai besoin d’avoir une vision d’ensemble, pas seulement d’exécuter. »

Léna Bréban, une belle rencontre

Sa rencontre avec Léna Bréban tient du hasard bienveillant. « J’avais entendu parler d’elle par Antoine Prud’homme, un ami comédien qui travaille souvent avec elle. Il m’a conseillé de la rencontrer. Nos goûts communs feraient le reste. » Intriguée, Pauline Cheviller découvre Sans famille, que cette dernière met en scène au Vieux-Colombier de la Comédie-Française. « J’ai adoré son travail. Il y avait une liberté, une fantaisie, une intelligence de plateau qui m’ont immédiatement parlé. » 

Quelques semaines plus tard, les deux femmes se retrouvent autour d’un café. La conversation glisse naturellement vers la musique, le souffle, la joie du plateau. « On a parlé la même langue tout de suite. Léna est quelqu’un d’instinctif, de généreux. Elle a cette façon très organique de relier le corps, la voix et le sens. »

Peau d’Homme, le miroir du présent
Peau d’Homme d’Hubert et Zanzim, mise en scène de Léna Bréban © OdieuxBoby

À ce moment-là, Léna Bréban est en pleine préparation de Peau d’Homme. Curieuse, Pauline se rend à l’une des représentations. « J’ai été bouleversée. C’était drôle, intelligent, politique, mais sans lourdeur. J’ai adoré la façon dont Léna mêlait la comédie et la profondeur, le jeu et le chant, le rire et la réflexion. » Le temps passe.

Quelques mois plus tard, la metteuse en scène la rappelle : elle s’apprête à reprendre le spectacle, mais Laure Calamy, qui incarnait Bianca, n’est pas disponible. « Elle m’a proposé de passer des essais. On a travaillé ensemble et elle m’a engagée ! C’est d’autant plus fort que j’ai l’impression que Bianca me ressemble. Elle veut comprendre, choisir, se libérer. Et avec Léna, je savais que je pouvais oser, aller au bout de ce chemin-là. »

Derrière la comédie légère, elle perçoit une fable sur le regard, la place qu’on nous assigne et la force d’écouter sa voix intérieure. « Cette fille a le courage d’aller au bout d’elle-même. C’est ça qui m’a touchée. » Le spectacle, à la fois joyeux et profond, aborde des thèmes essentiels : le genre, la religion, la morale, la liberté. « Tout y est poussé à l’extrême. C’est drôle parce que c’est vrai. Et la comédie ne fonctionne que si l’on joue la tragédie à fond. » Pour elle, Peau d’Homme délivre un message clair : « Si tu ne vas pas au bout de toi-même, l’autre ne pourra pas le faire non plus. »

Toujours plus loin 
Peau d'Homme d'Hubert et Zanzim, mise en scène de Léna Bréban © OdieuxBoby
Peau d’Homme d’Hubert et Zanzim, mise en scène de Léna Bréban © OdieuxBoby

Au fil de la conversation, Pauline Cheviller évoque ses fantômes, la force des textes, les émotions qu’elle poursuit. Tout semble naître d’un travail intérieur. « Ce métier demande une vigilance constante. Je ne sais pas faire autrement. » Elle rit doucement. « C’est épuisant, mais c’est ainsi que je me sens vivante. »

Des plateaux de télévision aux planches du théâtre, Pauline Cheviller, discrète et lumineuse, sensible et lucide, suit une seule ligne : celle de la justesse. Elle ne cherche pas la lumière, mais la vérité. Irradiante en jeune fille rêvant de liberté comme en garçon curieux du monde, elle habite la Comédie des Champs-Élysées et fait résonner, haut et fort, le chant d’émancipation de la bande dessinée de Hubert et Zanzim.


Peau d’homme d’après l’ouvrage d’Hubert & Zanzim, publié aux Editions Glénat
spectacle créé le 23 janvier 2025
 au Théâtre Montparnasse
Comédie des Champs-Élysées
Du 8 octobre 2025 au 25 janvier 2026
durée 2h environ

Avec à la création Laure Calamy, Emmanuelle Rivière, Valentin Rolland, Samira Sedira, Clément Simounet, Aurore Streich, Adrien Urso, Regis Vallée et Vincent Vanhée, à la reprise Léna Breban, Pauline Cheviller, Emmanuelle Rivière, Valentin Rolland, Aurore Streich, Adrien Urso, Régis Vallée, Jean-Baptiste Darosey, Vincent Vanhée, Camille Favre-Bulle.
Musiciens : Clément Simounet, Clémént de Witt
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Adaptation & mise en scène de Léna Breban
Chansons de Ben Mazué
Chorégraphie de Leïla Ka
Assistante à la mise en scène – Ambre Reynaud
Supervision musicale – Fabrice Martinez
Direction vocale – Camille Favre-Bulle & Vincent Heden
Création sonore de Raphaël Aucler & Victor Belin
Scénographie Juliette Azzopardi & Jean-Benoît Thibaud
Costumes d’Alice Touvet assistée de Sonia Bosc & Peggy Sturm
Lumières de Denis Koransky
Perruques de Julie Poulain

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