© Jean-Louis Hernandez

Prendre soin : Au plus près de la précarité

Au TNS – Théâtre national de Strasbourg, Alexander Zeldin reprend avec sa compagnie française Beyond Caring – Prendre soin, plus de dix ans après sa création. Le metteur en scène britannique y ausculte le monde des travailleurs précaires — les invisibles du capitalisme. Un uppercut social.
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Dans la salle de pause, qui sert aussi de rangement, d’une entreprise de charcuterie — murs bleu canard défraîchis, carrelage gris de poussière — Nassim (Nabil Berrehil), chef de l’équipe de nuit, recrute les intérimaires chargés de récurer les lieux pour les quinze jours à venir. Affable, muscles saillants, belle prestance, il n’en reste pas moins un pur produit du capitalisme. Pour lui, mais surtout pour sa direction, seuls les plus performants, et ceux en règle, ont une chance. 

La précarité des invisibles
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Il y a Suzanne (Charline Paul), frêle quinquagénaire qui compte chaque centime. Louisa (Lamya Regragui), grande gueule bravache qui dissimule sa solitude, son mal-être. Philippe (Patrick d’Assumçao), le seul employé, silencieux, dont l’unique liberté tient dans ses polars de gare, qu’il lit à la poindre pause. Et puis Esther (Juliette Speck), rongée par une polyarthrite rhumatoïde – pas assez invalidante aux yeux de l’administration pour l’exempter de travail – qui s’accroche malgré tout.

Leur vie s’étire au rythme du travail de nuit, des pauses, des ordres de Nassim. Il exige que tout brille, quitte à presser ses troupes. Parfois aide, souvent, surveille. Travailler moins longtemps, plus intensément, pour être encore moins payé : la mécanique capitaliste tourne à plein régime.

Dans ce monde, tout se paie – le café, accessible à tous moyennant quelques euros – et rien n’est jamais donné,  ni un gâteau, ni un toit pour dormir. La violence est nue, sans issue.

L’humanité en lambeaux, la dignité en sursaut

Alexander Zeldin refuse pourtant de réduire son propos à la seule pauvreté. Ce qu’il interroge ici, c’est notre responsabilité morale et éthique face à ce que nous voyons, ou choisissons de ne pas voir. Son théâtre ne cherche pas à dénoncer les exclus, mais à parler de nous tous, de ce que nous partageons, de ce que nous acceptons collectivement. Pour lui, la scène ne peut se dérober à cette exigence. Elle doit nous mettre face à nous-mêmes, comme au cœur d’une tragédie contemporaine.

Sa mise en scène, d’une précision presque cinématographique, capte la poésie du réel dans ce qu’il a de plus vil. On voit sans fard la crasse, la fatigue, les gestes dérisoires. Mais de cette laideur surgit parfois une lumière, un sursaut d’humanité. Alexander Zeldin filme les âmes autant que les corps, la dignité qui persiste malgré tout, dans un regard ou un silence.

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Moins direct, moins percutant, (du moins au début) que dans sa version anglaise, le jeu demande ici un temps d’adaptation. La scène surélevée du théâtre à l’italienne crée une distance, mais la tension finit par mordre. Les histoires s’enchevêtrent, serrent la gorge, laissent le goût âpre du dénuement. Loin des murs du théâtre, la vie – la vraie –  explose sur le plateau.

Des acteurs au-delà du jeu

Le choix de comédiens venus d’horizons multiples – théâtre, télévision, cinéma – participe de cette volonté de brouiller les frontières entre fiction et réel. Tous incarnent leurs rôles avec une vérité brute. Ils ne jouent pas, ils existent. Chaque geste comme piquer un gâteau, nettoyer un mur, boire un café, devient un fragment de récit, un signe du quotidien qui révèle une histoire entière.

Leurs corps portent la fatigue, la honte, le besoin d’exister. Jusqu’à ce final, terrible, où la chaîne à saucisses envahit la scène d’un rouge sang, métaphore d’un monde qui broie les siens. Nettoyer, encore et encore, pour effacer la crasse du capitalisme. En vain.

Envoyé spécial à Strasbourg

Prendre soin d’Alexander Zeldin
Création au TNS – Théâtre national de Strasbourg
du 7 au 17 octobre 2025
durée 1H30

Tournée
23 au 26 octobre 2025 au Teatro Metastasio, Prato (Italie)
30 et 31 octobre 2025 au Teatro Due, Parme (Italie)
12 et 13 novembre 2025 au Volcan — Scène Nationale du Havre
23 et 24 novembre 2025 au Crossroads Festival, Prague (Tchéquie)
5 et 6 décembre 2025 à De Singel, Anvers (Belgique)
11 et 12 décembre 2025 au Théâtre Populaire Romand, La Chaux de Fonds (Suisse)
26 au 28 février 2026 au Culturgest, Lisbonne (Portugal)
18 au 22 mars 2026 aux Célestins, Théâtre de Lyon
4 au 12 juin 2026 au Théâtre de la Ville – Les Abbesses, Paris, dans le cadre de Chantiers d’Europe

Mise en scène d’Alexander Zeldin
Avec Patrick d’Assumçao, Nabil Berrehil, Charline Paul, Lamya Regragui, Bilal Slimani, Juliette Speck
Collaboration à la mise en scène- Kenza Berrada
Scénographie et costumes de Natasha Jenkins
Assistanat aux costumes –  Gaïssiry Sall
Lumière de Marc Williams
Son de Josh Grigg assisté d’Antoine Reibre
Mouvements – Marcin Rudy
Coach vocal – Hippolyte Broud
Coordination d’intimité – Claire Chauchat
Régie générale – Léo Garnier

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