Le Théâtre Sorano vous était familier avant d’en prendre la direction. Qu’est-ce qui vous a poussée à franchir le pas ?
Karine Chapert : Il y avait deux motivations très fortes. La première, c’était l’envie de poursuivre ce que Sébastien Bournac avait initié, et tout particulièrement l’attention passionnée qu’il porte à la jeune création. En vingt ans de maison, j’ai vu ce projet grandir, s’affirmer, fédérer un public fidèle. C’est là que le Sorano a trouvé son identité, une place singulière dans le paysage théâtral toulousain, avec une notoriété qui dépasse aujourd’hui largement la ville. J’avais envie de prolonger cette histoire-là, de l’accompagner dans un nouveau chapitre.

Et puis il y avait aussi une motivation plus intime : continuer avec l’équipe que je connais si bien. Cette confiance, ce partage d’une même énergie, m’ont donné l’élan pour dépasser les doutes. Diriger un théâtre, c’est impressionnant — on ressent parfois un plafond de verre — mais ces deux désirs, la continuité du projet et la force du collectif, ont balayé les hésitations.
Votre projet s’inscrit donc dans une continuité, mais avec votre empreinte. Qu’avez-vous voulu y ajouter ?
Karine Chapert : Je tenais à ce que le Sorano soit pleinement inscrit dans sa ville, dans sa proximité immédiate. On a parfois tendance à oublier que ce théâtre se trouve au cœur d’un quartier très vivant, voisin du Muséum d’histoire naturelle, du Quai des Savoirs et entouré de grands jardins traversés par des familles. Or ce public-là ne venait que rarement. Je me suis dit que ce n’était pas juste. Si l’on veut que le théâtre soit un lieu de vie, il doit s’adresser à celles et ceux qui vivent autour.
Concrètement, cela s’est traduit par une programmation plus ouverte, avec des spectacles accessibles dès dix ou douze ans, une attention à la mixité des publics et la création de passerelles avec nos voisins culturels. Avec le Muséum, nous partageons littéralement un mur : le fond de notre plateau donne sur leur hall d’entrée. Il était impensable de ne pas imaginer de projets communs. Cette saison, nous lançons un premier partenariat autour d’une lecture déambulatoire dans les galeries du Muséum pendant Supernova. Ce sont encore de petites pierres, mais elles annoncent une façon de penser le théâtre comme un espace poreux, en dialogue constant avec son environnement.
La jeune création reste au cœur de votre projet, mais comment ce dernier évolue-t-il sous votre direction ?

Karine Chapert : Elle reste la colonne vertébrale du Sorano, mais j’ai souhaité lui donner une forme plus incarnée à travers un compagnonnage artistique au long cours. Quatre compagnies complices nous accompagnent désormais : deux implantées en Occitanie — le Groupe Scalpel et le Club Dramatique — et deux à rayonnement national — la compagnie Dans le Ventre de Rébecca Chaillon et le Royal Velours (Hugues Duchêne). Ces artistes ne sont pas simplement invités : ils participent à la vie du théâtre, nourrissent sa programmation, croisent leurs univers avec ceux d’autres créateurs.
Ce dispositif sur quatre ans nous permet d’accompagner vraiment les artistes, de coproduire, de les faire rayonner ailleurs, y compris sur des plateaux de la région. C’est une relation de confiance et de long terme, à l’image de ce que j’aimerais que soit le Sorano : un lieu de fidélités et d’élans partagés.
Quels sont les grands changements d’orientation ?
Karine Chapert : Sébastien venait d’un parcours de metteur en scène très attaché au texte. De mon côté, j’ai envie d’ouvrir davantage vers les écritures de plateau, vers des formes où la dramaturgie naît du mouvement, du jeu, de la présence. C’est un théâtre qui se regarde autant qu’il s’écoute, où le corps, la scénographie, la lumière deviennent des éléments de langage.
C’est aussi une manière d’accueillir des artistes venus d’autres horizons — plasticiens, chorégraphes, performeurs — et d’offrir au public des expériences sensibles, visuelles, physiques. Cette orientation s’amorcera doucement cette saison, mais elle prendra de l’ampleur dans les suivantes, sans pour autant rompre avec l’ADN du lieu.
Supernova fête ses dix ans. Pourquoi était-il essentiel de poursuivre cette aventure ?

Karine Chapert : Parce que Supernova est devenu la signature du Sorano. En dix ans, ce festival s’est imposé comme un repère pour la jeune création, un tremplin pour de nouveaux talents et un rendez-vous très attendu du public. Il incarne parfaitement notre ADN : curiosité, émergence, prise de risque. Le saborder aurait été une erreur, d’autant que le maintenir faisait partie de la demande des tutelles. Au contraire, j’ai voulu y insuffler un nouvel élan, notamment à travers la place donnée cette année aux lectures et aux jeunes auteurs et autrices.
Quelle place occupe la lecture dans cette édition anniversaire ?
Karine Chapert : Une place centrale, et presque symbolique. Nous avons créé un premier comité de lecture dirigé par Romane Nicolas (une des cofondatrices du Groupe Scalpel), Maëva Meunier et Élio Jacquel, qui ont travaillé avec des étudiants de l’université et des élèves du Conservatoire à rayonnement régional de Toulouse. Ensemble, ce comité a sélectionné trois textes de jeunes auteurs et autrices, qui seront mis en voix lors du week-end professionnel.
J’aime profondément cette forme. Elle rétablit un lien direct entre le texte, le comédien et le public. Il y a dans la lecture une part de fragilité, une tension, quelque chose de l’ordre du funambule. Si le public détourne le regard, l’équilibre peut se rompre. C’est cette proximité, cette sincérité, qui me touche. Et c’est aussi une porte d’entrée vers le théâtre pour des spectateurs qui n’y viennent pas spontanément.
Le Sorano est au cœur d’un maillage culturel toulousain dense. Comment s’y inscrit-il aujourd’hui ?

Karine Chapert : Les liens sont anciens et solides. Depuis la naissance de Supernova, nous travaillons main dans la main avec une douzaine de partenaires, du Théâtre Garonne à la Cave Poésie, du Théâtre du Pavé aux centres culturels de quartier. Ces coopérations permettent de mutualiser, de diffuser plus largement, de donner de la visibilité à nos artistes.
Ce réseau de codiffusion, très finement tissé, est souvent cité en exemple ailleurs. Il crée une circulation vertueuse entre les structures, les artistes et les publics. Et dans un contexte où les moyens se resserrent, cette solidarité entre lieux devient plus que jamais une nécessité.
En quelques mots, comment aimeriez-vous que l’on définisse le Sorano dans les années à venir ?
Karine Chapert : Comme un théâtre de transmission et d’ouverture. Un lieu de création, d’expérimentation, d’audace, mais aussi un lieu familier pour les habitants du quartier. J’aimerais que le public s’y sente à la fois surpris et à sa place. Que le Sorano reste cet espace de respiration où les artistes débutent, où les écritures se cherchent, où l’on découvre avant tout le monde ce qui fera le théâtre de demain.
Supernova
Théâtre Sorano
Du 12 au 28 novembre 2025