© Simon Gosselin

Pedro : Couple au bord de la crise de nerf

En jouant avec les codes de la télénovela espagnole, Juliette Navis signe une inventive radiographie des rapports hommes-femmes.
19 décembre 2025
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Vétû d’un costume bleu marine, assorti de mocassins à motif python, José-Manuel (Douglas Grauwels, déjà à l’œuvre dans J.C.) entre seul en scène. Ce soir-là, ils devaient être deux. Mais Béatrice, sa femme, n’est pas encore là. Un cours de danse exceptionnel découvert à deux pas du théâtre, explique-t-il au public, un peu gêné, la retient hors du plateau. Pas d’inquiétude. Elle ne devrait plus tarder. Le temps s’étire, l’attente s’installe. Loin d’une entrée spectaculaire, Juliette Navis réserve à ses deux personnages le décalage, le contretemps, et installe d’emblée un léger trouble.

Tentant de masquer son désarroi tout en captant l’attention du public, le comédien évoque son parcours. L’accent espagnol, poussé jusqu’à l’excès, donne immédiatement le ton. Avec sa compagne, il joue dans de nombreuses télénovelas. Autour de lui, la scénographie colorée d’Arnaud Troalic convoque l’univers de Pedro Almodóvar, référence revendiquée de ce savoureux spectacle, perceptible aussi bien dans les teintes franches que dans le goût du surjeu et de l’exagération.

Un fécond dialogue des genres
© Simon Gosselin

Lorsque Béatrice finit par entrer en scène, le ton change. Très vite, le dialogue vire à la crise de nerfs. À force d’incarner quotidiennement des personnages de feuilletons, les deux interprètes semblent en avoir intégré les codes. Mais ici, les motifs de la dispute n’ont rien d’absurde ou de superflu. « J’aimerais que tu me regardes, que tu voies qui je suis en vérité », glisse une Béatrice frustrée par sa vie de couple. Variante édulcorée de la version plus crue — et plus drôle — : « On dirait que tu ne vois même pas qu’il y a quelqu’un au bout de ta bite ! »

L’embrouille est d’abord un brin caricaturale. Le mansplaining de José-Manuel, qui nie en bloc son égoïsme avant de l’assumer pleinement, est à la fois détestable et comique. Mais, l’air de rien, la dispute conjugale se transforme peu à peu en un dialogue fécond sur les injonctions genrées. D’un côté, des hommes sommés d’être performants et insensibles. De l’autre, leurs épouses, élevées dans l’ignorance — voire la détestation — de leur propre sexe.

Gros sabots en apparence

Le dispositif ainsi que le propos pourraient sembler attendus. Pourtant, en partant d’une question simple adressée au public (« Connaissez-vous vraiment votre corps ? »), l’auteure et metteuse en scène déploie une réflexion sur le poids intime et collectif des normes de genre. Elle évoque notamment les tabous persistants autour du clitoris et de la prostate empêchant toute jouissance, la difficulté à se rencontrer hors des stéréotypes, l’incapacité à construire une relation équilibrée. La pièce relie frontalement sexualité, pouvoir et représentation.

C’est toute la force de l’écriture de Juliette Navis — gros sabots, seulement en apparence —, portée avec talent par les deux comédiens. Sans jamais se départir de son humour, la dramaturge explore avec une finesse inespérée ce profond malaise qui subsiste, aujourd’hui, entre les deux sexes.


Pedro de Juliette Navis
La Commune d’Aubervilliers
Du 9 au 17 décembre 2025
Durée : 1h20.

Tournée
Le 22 janvier 2026 à l’Espace 1789 – Saint-Ouen
Du 29 janvier au 1er février 2026 au Cent-Quatre – Paris
Le 12 mars 2026 à Kinneksbond – Mamer, Luxembourg
Du 18 au 20 mars au Théâtre Sorano – Toulouse


Mise en scène Juliette Navis
Avec Laure Mathis, Douglas Grauwels
Écriture de plateau Juliette Navis, Laure Mathis, Douglas Grauwels
Collaboration artistique Jan Peters
Dramaturgie Nils Harmann
Aide à l’écriture Aitor Alfonso, Victoria Aime
Chorégraphie Romain Guion
Conception lumières Fabrice Ollivier
Conception sonore Antoine Richard
Scénographie Arnaud Troalic
Régie générale et plateau Charlotte Moussié
Création costume Pauline Kieffer
Création coiffure Maurine Baldassari

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