Pour sa première édition comme directrice du Théâtre Sorano, Karine Chapert avait à cœur de poursuivre le travail engagé par son prédécesseur, Sébastien Bournac, au service de la jeune création. En témoigne ce temps fort devenu incontournable sur l’ensemble des scènes toulousaines. Plus qu’un tremplin, Supernova est désormais indissociable du maillage culturel auquel il contribue au sein de la ville rose, avec plus d’une dizaine de lieux partenaires impliqués.
Afin de célébrer cette édition anniversaire, trois semaines ont été consacrées au festival, accueillant de nombreux rendez-vous transcendant les disciplines. Un « désordre poétique » constitué de spectacles, lectures, maquettes ou performances, comme une fenêtre ouverte sur ce qui se crée aujourd’hui. Parmi les artistes venus présenter leur travail, pas moins de 90% de femmes ont ainsi été accueillies, à l’image de Louise Herrero et Estelle Rotier au Théâtre Jules Julien, ou Sara Charrier à l’Espace Roguet.
C’est un réflexe nerveux on n’y peut rien

Des rituels bien réglés régissent le quotidien de Thérèse et Palmier. Habituées à se conformer aux convenances jour après jour, les deux femmes ne se doutent pas qu’en elle gronde quelque chose qu’elles ne pourront bientôt plus retenir. Pour l’heure, elles suivent encore les us d’une quelconque cour royale : dormir, manger, sourire. Avec des gestes simples répétés inlassablement, Louise Herrero et Estelle Rotier s’attèlent d’abord à mettre en place le cadre de leur création. Celui-ci a trait à l’absurde autant qu’au grotesque, joliment mis en valeur par les costumes, signés Juliette Megevand et Maxence Rapetti-Mauss, qui constituent l’essentiel de l’esthétique de la pièce.
Par-delà l’image quasi cartoon, C’est un réflexe nerveux on n’y peut rien devient surtout le récit d’une émancipation. Les deux personnages pourraient être coincés dans un univers à la Lewis Carroll aussi bien que dans une société patriarcale ultra-contrôlée, cela ne changerait rien au propos. Dans les deux cas, les corps des femmes sont soumis à des injonctions qui contraignent toute notion de liberté. L’appétit de nourriture et le désir de sexe y sont réprimés comme des tares à éradiquer, sous le regard méprisant des autres.
L’écriture est habile, tant elle parvient à développer sa dramaturgie sans l’imposer ouvertement. À travers un jeu trop enfantin pour être naïf, Louise Herrero et Estelle Rotier prennent plaisir à mener leurs doubles fictifs sur le chemin de l’indépendance. Laissant les corps se libérer de leurs contraintes, elles servent au public une scène irrésistible, dans laquelle les mots s’emmêlent entre lapsus, dérapages et contrepèteries. Si l’échappée finale pêche encore par son énergie contenue, cette pièce reste une belle réussite, d’autant que le rire s’en mêle intelligemment… C’est un réflexe nerveux, on n’y peut rien !
On a failli t’appeler Marthe

Micro à la main, Sara Charrier accueille chaleureusement celles et ceux venus la découvrir. Sans cérémonie, les enceintes diffusent La Ballade des gens heureux ou Les Démons de minuit. Au plateau, un espace abstrait fait d’une bâche blanche, de filets et de tapis de sol, sur lesquels repose toute une panoplie d’accessoires, costumes et perruques. Tous ces éléments lui serviront bientôt à camper la série de personnages dont elle peuple sa pièce. Parents plus ou moins proches croisent alors quelques figures emblématiques de son village natal ou de son parcours, dans une écriture morcelée qui peine encore à trouver son fil rouge.
En transparence, c’est bel et bien le portrait de la comédienne qui se dessine à travers les témoignages, réels ou non, des personnes dont elle prend la voix et l’apparence. Issue d’une famille paysanne et catholique, Sara Charrier en profite d’ailleurs pour régler une partie de ses comptes avec chacun d’eux. Lesbienne, artiste et installée en ville, elle cherche à raconter, avec On a failli t’appeler Marthe, toutes les ruptures qui lui ont permis de se construire.
Dans un rythme parfois flottant, l’écriture d’une galerie de personnages façon stand-up passe toutefois difficilement le cap de l’anecdote. Si certaines thématiques plus vastes se devinent par-delà les postiches, c’est bien la dimension très personnelle des rapports entre l’interprète et ses fantômes qui prime. L’autoportrait, bien que révélant une certaine tendresse, gagnerait sans doute à renforcer sa dramaturgie.
Des écritures plurielles
Le festival Supernova est à l’image du paysage du spectacle vivant : pluriel, inégal, libre et créatif. Cette édition anniversaire qui s’achève l’aura d’ailleurs rappelé. D’Une pièce sous influence de Sophie Lebrun et Martin Legros, à L’Île aux pères de Liza Machover, en passant par Dans ma chambre signé Hugues Jourdain, les esthétiques et les écritures sont nombreuses parmi les jeunes générations d’artistes. À l’issue de ces trois semaines, le Théâtre Sorano et ses partenaires auront en tout cas affirmé une nouvelle fois toute la nécessité – et la joie – d’avancer main dans la main avec ces compagnies émergentes.
Envoyé spécial à Toulouse
Supernova
Initié par le Théâtre Sorano – Toulouse
Du 12 au 28 novembre 2025
C’est un réflexe nerveux on n’y peut rien de Louise Herrero et Estelle Rotier
Théâtre Jules Julien – Toulouse
Durée 1h.
Écriture, mise en scène et interprétation : Louise Herrero et Estelle Rotier / Compagnie Mesa Feliz
Création costumes : Juliette Megevand et Maxence Rapetti-Mauss
Création sonore : Eloi Simonet et Nicolas Porcher Jouve
Régie : Audrick Reynaud et Louise Maffeis
On a failli t’appeler Marthe de Sara Charrier
Espace Roguet – Toulouse
Durée 1h.
Texte, mise en scène et jeu : Sara Charrier
Direction d’actrice et co-mise en scène : Mélanie Vayssettes
Dramaturgie : Marie Van-Acker
Regard extérieur : Florian Pantallarisch
Scénographie et costumes : Elsa Séguier-Faucher
Lumière : Marie Baldy
Régie lumière en alternance : Marie Baldy
Son : Lucas Lartaud
Création vidéo brioche : Charlotte Berthemet