Paul et Liliane, un couple de théâtre pas si fictif, ont été rendus célèbres par leur fils Martin (Charles‑Henri Wolff), double mimétique de Marc Lainé. Devenu auteur et metteur en scène, il tente à travers la scène de comprendre ce lien unique qui unit ses parents. Après avoir raconté leur rencontre dans un train de banlieue (Paysages mineurs), puis leur vie séparée à Paris (En finir avec leur histoire), il remonte ici le fil du temps pour explorer les années qui précèdent sa naissance.
Entre cri d’amour et drame intime, la question n’est plus seulement celle du père, écrivain reconnu et un brin égocentré, ni de la mère, battante et féministe. Elle devient celle de l’enfant lui-même. Était-il désiré ? Ses parents sont-ils tels qu’il les imagine ? Ou bien plus proches qu’il ne le croit des personnages de roman qui ont valu à son père le Renaudot et le Goncourt ?
Le couple comme champ de bataille

Tout commence une nuit, après une soirée un peu trop arrosée. L’écrivain et sa muse s’affrontent, entre ivresse et frustration. Lui, en manque d’inspiration, ne supporte plus la lumière qui se pose sur sa compagne. Plus question ici de lutte des classes ni de militantisme féministe, juste un couple bourgeois intello de la rive gauche, prisonniers de leur amour, rongés par la jalousie pour l’un et le besoin d’exister seul pour l’autre. Tandis que l’un s’inspire de la vie qu’il partage pour nourrir son œuvre, l’autre rêve d’émancipation et poursuit coûte que coûte des études de philosophie. Les fissures s’élargissent, l’équilibre vacille, mais la tendresse persiste, comme un fil fragile.
Rien n’est tout à fait noir ou blanc. Lui, le fils naturel, toujours en quête de reconnaissance, écrit pour dire ce qu’il n’a jamais su formuler. Elle, plus indépendante, cherche sa voix et son chemin. L’amour, les tensions, la création s’entrelacent jusqu’à la rupture. Dans ce tumulte, un enfant peut-il trouver sa place ? Pas si sûr. Pourtant, après un avortement et des mois de séparation, l’annonce d’une grossesse, ravive le désir d’enfant, un fils forcément… Ainsi, Martin grandit parmi ces contradictions, héritier des blessures de ses parents. En portant leur histoire sur scène, il tente d’en exorciser les fantômes.
Entre fiction et réparation
Le père de Marc Lainé est mort pendant l’écriture de la pièce, alors même que le fils cherchait à comprendre son regard. Cette disparition rend l’entreprise plus poignante encore. La Chambre de l’écrivain devient un espace de deuil autant qu’un geste de réconciliation. Si la fiction ne referme pas la plaie, elle offre au moins un hommage apaisé à celui qu’il n’a jamais vraiment totalement connu.
Sur le plateau, l’artiste à la tête de la Comédie de Valence orchestre avec précision une mise en scène d’une grande élégance. Les cloisons glissent, les époques se superposent, les lieux se répondent dans une chorégraphie fluide. Sa plume, toujours aussi ciselée, invite le spectateur dans la chambre des parents, à la fois sanctuaire et champ de bataille intérieure. Guidant avec justesse une troupe de comédiens remarquables, il transforme son histoire personnelle en fresque familiale traversant un demi-siècle d’amour et de névroses.
Nourrir la scène de ses névroses

Adeline Guillot incarne une Liliane vibrante de vérité. Vadislas Galard, fascinant, mêle désinvolture et fragilité dans le rôle du père. Stéphane Excoffier et Marcel Bozonnet , tous deux excellents, prêtent leur élégance aux parents âgés, entre humour et émotion. Enfin, Charles-Henri Wolff, troublant de justesse, devient le double vivant de Marc Lainé.
En mêlant réalité et invention, confession et théâtre, Marc Lainé clôt sa trilogie avec un ultime chapitre d’une efficacité redoutable Son écriture fine et sa mise en scène limpide transforment l’intime en art universel. Trouvant ici des parades aux critiques qu’on a pu lui adresser, il s’offre à nu, livrant ses névroses et ses doutes avec une sincérité. Un dernier acte habile !
Envoyé spécial à Valence
La Chambre de l’écrivain de Marc Lainé
Création le 2 octobre 2025 aux Célestins, Théâtre de Lyon
Durée 2h15
Tournée
4 au 8 novembre 2025 à la Comédie de Valence, CDN Drôme-Ardèche
22 au 25 janvier 2026 à la MC93, Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis
28 et 29 janvier 2026 à la Comédie de Caen, CDN de Normandie
Mise en scène et scénographie de Marc Lainé
Avec Marcel Bozonnet, Stéphane Excoffier, Vladislav Galard, Adeline Guillot, Selma Noret‑Terraz, Paolo Rezze, Vincent Segal, Charles‑Henri Wolff
Assistanat à la mise en scène – Antoine de Toffoli
Collaboration à la scénographie – Stephan Zimmerli
Musique de Vincent Segal
Lumière de Kevin Briard
Son de Clément Rousseaux‑Barthès
Vidéo de Baptiste Klein
Costumes de Dominique Fournier
Construction du décor – Atelier du Théâtre de Liège
La Chambre de l’écrivain est publié aux éditions Actes Sud-Papiers.