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L’École de danse : Un gentil Goldoni sauvé par une mise en scène magistrale

Pour sa première mise en scène en tant qu’administrateur, Clément Hervieu-Léger exhume des tiroirs une pièce oubliée du dramaturge vénitien et la fait entrer au répertoire de la Comédie-Française.
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Le décor signé Éric Ruf a quelque chose de familier. Les hauts murs blancs décatis, les soupiraux, le grand escalier à cour et les portes dérobées rappellent ceux du Misanthrope dMolière, déjà mis en scène salle Richelieu en 2019 par Clément Hervieu-Léger. Dans ce vaste plateau propice aux rencontres et aux petits arrangements, Maître Rigadon (Denis Podalydès) veille sur une ribambelle d’élèves venus plus par nécessité que par vocation. Les entrechats et les échauffements s’enchaînent, mais chacun traîne son ennui, ses espoirs d’ascension sociale, son rêve de protectorat, d’un contrat lointain ou mieux encore, d’un mariage salvateur.

La maison Rigadon, terrain de jeu et de trahisons
© Agathe Poupeney

Dans cette salle de bal transformée en couveuse d’ambitions contrariées, on survit en manipulant, en arnaquant ou en cherchant l’amour. Rigadon, maître de danse qui n’en est pas vraiment un, se rêve en pygmalion tout-puissant. Son goût prononcé pour les jolies élèves oriente autant ses choix de vie que les combines qu’il imagine. Mais déjà, chez Carlo Goldoni, souffle un vent de révolte féminine. La sœur (Florence Viala), vieille fille en manque d’amour, la trop jolie Giuseppina (Pauline Clément) et les autres danseuses en devenir s’emploient à faire voler en éclats l’ordre que Rigadon pense imposer avec sa baguette. Vaste utopie, tant il est mené par cet escadron féminin.

Il n’en faut guère plus pour que la troupe du Français brille. Denis Podalydès, en tête, est inénarrable en cabotin un brin mélancolique, essayant tant bien que mal de mener la danse. Florence Viala est irrésistiblement ridicule en précieuse vieillissante qui croit encore à ses appâts. Loïc Corbery joue à merveille les dandys énamourés mais lucides, Pauline Clément est lumineuse en jeune ingénue avec ce qu’il faut de zest manipulateur, Stéphane Varupenne excelle en gentil escroc à qui on donnerait le bon dieu sans confession, Éric Génovèse un dindon moins naïf qu’il n’y paraît. Toute le reste de la distribution – Clotilde de BayserNoam MorgenszternClaire de La Rüe du CanJean ChevalierMarie OppertAdrien SimionLéa LopezCharlie FabertDiego AndresLila PelissierAlessandro Sanna et Philippe Cavagnat –  répond avec une précision réjouissante à la direction d’acteurs, comme toujours impeccable, de Clément Hervieu-Léger.

Un Goldoni mineur, transcendé par la mise en scène

L’intrigue est plaisante. On y retrouve comme toujours chez Carlo Goldoni l’art de la comédie de mœurs comme chez Molière, Marivaux ou Feydeau. Pourtant, cette pièce florentine, remisée par son auteur dans un tiroir, n’arrive jamais à atteindre le mordant de ses autres œuvres. Cette pâlotte comédie laisse songeur quant à l’intérêt de la (re)monter aujourd’hui. 

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La réponse se trouve dans la lecture qu’en propose Clément Hervieu-Léger. En épinglant un art nouveau où la moindre clownerie déclenche l’enthousiasme, où le spectacle devient produit, Carlo Goldoni, en bon scrutateur de son temps et de ses contemporains, résonne soudain avec les dérives modernes. Visionnaire ou simple témoin d’un cycle qui se répète, le metteur en scène trouve là une matière précieuse. Sa mise en scène, élégante et minutieusement huilée, vient donner du lustre à cette pièce oubliée.

Poursuivant son exploration des pièces délaissées, qu’il s’agisse de Marivaux, Lagarce ou Goldoni, il suit son instinct et emporte l’adhésion malgré les faiblesses du propos. Le pari était audacieux. Il s’avère plaisamment réussi. À contre-courant de l’époque et des facilités racoleuses, la soirée rappelle qu’avec une mise en scène tenue et des comédiens virtuoses, un « petit » Goldoni peut encore soulever une salle entière. Bravo.


L’École de danse de Carlo Goldoni
La Comédie-Française, Salle Richelieu
du 14 novembre 2025 au 3 janvier 2026
Durée 2h

Traduction de Françoise Decroisette
Mise en scène de Clément Hervieu-Léger
Avec Éric Génovèse, Florence Viala, Denis Podalydès, Clotilde de Bayser, Loïc Corbery, Stéphane Varupenne, Noam Morgensztern, Claire de La Rüe du Can, Pauline Clément, Jean Chevalier, Marie Oppert, Adrien Simion, Léa Lopez, Charlie Fabert, Diego Andres, Lila Pelissier, Alessandro Sanna, Philippe Cavagnat
Scénographie d’Éric Ruf assisté d’ Anaïs Levieil
Costumes de Julie Scobeltzine assistée de Kali Thommes
Lumière de Bertrand Couderc assisté d’ Enzo Cescatti
Son de Jean-Luc Ristord
Collaboration artistique et chorégraphique – Muriel Zusperreguy
Collaboration artistique – Frédérique Plain
Réalisation du décor et des costumes Ateliers de la Comédie-Française

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