Dans le chœur de la chapelle, désacralisée et transformée en salle de théâtre, la troupe est déjà là. Sur le plateau, ça bruisse, ça s’agite, ça joue avant même de jouer. La batterie fait tintamarre, l’allégresse circule. Les comédiens du TNN investissent l’espace avec un plaisir contagieux, balayant d’emblée toute idée de bienséance. Ici, on entre en Rabelaisie comme on entre en fête.
Échos du monde

Puisque le rire est le propre de l’homme, selon Rabelais, rions donc de bon cœur. À l’heure où le monde va mal, où certains conflits s’éteignent quand d’autres s’embrasent, Hervé Van der Meulen, artiste permanent du TNN, trouve dans Gargantua une manière joyeusement irrévérencieuse de regarder notre époque.
L’écrivain tourangeau y raille l’esprit de sérieux, se méfie du faux savoir et des faux savants, rappelle que la connaissance, sans distance, critique ni joie, n’est qu’une imposture. Le rire, ici, n’est pas une échappatoire : c’est un outil de lucidité.
Une langue en partage
Grangousier (Hervé Van der Meulen) et Gargamelle (Élise Clary), fille du roi des Parpaillons, s’aiment. De leur union, un soir de banquet aussi arrosé que démesuré, naît – après onze mois de gestation – un fameux gaillard, Gargantua (Laurent Prévot). L’enfant devra apprendre longtemps, non seulement à savoir mais à bien vivre. Il ne suffit pas d’accumuler les connaissances, encore faut-il en faire bon usage, au service du bien commun.
S’emparant de la verve crue, paillarde et foisonnante de Rabelais, les comédiens – dont Étienne Bianco, Carla Ventre et les élèves de l’ERACM, Amélie Kierszenbaum, Armand Pitot et Lîla Sanchez – donnent chair à une langue haute en couleur, d’une richesse jubilatoire. Ils la manient avec une aisance déconcertante, comme s’ils sortaient tout droit des pages du roman. Le travail de direction d’acteurs mené par Hervé Van der Meulen impressionne par sa précision et sa générosité. Ça jure, ça pète, ça ripaille, ça pisse dru. Le corps et la parole débordent, sans jamais perdre le fil ni tomber dans le vulgaire.
Tréteau, masque et humanisme

La mise en scène joue la simplicité. Au plateau, un tréteau, quelques accessoires positionnés dessous, des costumes accrochés sur des portants à enfiler à vue, signés Isabelle Pasquier, suffisent à donner corps aux aventures du géant de la Renaissance. Puisant dans l’énergie de la Commedia dell’arte, Hervé Van der Meulen s’autorise tous les excès, mais avec une maîtrise rigoureuse. Tout est millimétré, rythmé, précis. Les lumières de Stéphane Deschamps sculptent l’espace avec finesse, accompagnant le passage constant du grand-guignolesque assumé au burlesque le plus affûté.
À travers Gargantua, Rabelais déploie un plaidoyer pour une culture humaniste qui s’oppose aux lourdeurs d’un enseignement rigoriste et figé, symptôme d’une vision du monde étriquée. Les guerres, les conflits et les facéties du garnement participent d’un même mouvement et portent une lutte obstinée en faveur de la tolérance, de la paix et d’une foi humble et ouverte. Rabelais s’attaque ainsi aux abus des figures de l’autorité et leur oppose une pensée humaniste nourrie de culture populaire. Hervé Van der Meulen s’en empare et en fait sa ligne de conduite.
Célébrer la vie
La vie est une fête, semble nous dire cette adaptation. Il faut la célébrer, rester fidèle à soi, croire en l’humanité, boire et manger à foison. C’est parfois cruel, souvent excessif, mais la paillardise l’emporte toujours. Et, dans ce joyeux chaos, une lumière persiste : celle d’un humanisme salutaire, trop fréquemment relégué aux oubliettes, mais que le théâtre, ici, remet bruyamment au centre du banquet.
Envoyé spécial à Nice
Gargantua d’après l’œuvre de Rabelais
Création 2025
Salle des Franciscains – Théâtre national de Nice
du16 au 20 décembre 2025
durée 1h20 environ
Adaptation et mise en scène d’Hervé Van der Meulen
Avec Étienne Bianco, Élise Clary, Amélie Kierszenbaum, Armand Pitot, Laurent Prévot, Lîla Sanchez, Hervé Van der Meulen et Carla Ventre
Musique de Marc-Olivier Dupin
Lumière de Stéphane Deschamps
Costumes d’Isabelle Pasquier