© Masiar Pasquali - Piccolo Teatro Milano

L’Angelo del Focolare : L’effroyable farce d’Emma Dante

Tandis que sa version des Femmes savantes avec la troupe de la Comédie-Française prend ses quartiers au Théâtre du Rond-Point, la metteuse en scène sicilienne sillonne les routes de France avec cette création sans demi-mesure sur les violences masculines.
16 janvier 2026
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Discrètement, une silhouette est venue prendre place au plateau tandis que les lumières s’éteignaient dans le public. Elles se rallument sur un corps inanimé, celui d’une femme étendue là, dans ses vêtements d’intérieur. Autour d’elle, le vide ou presque. Bientôt quelques éléments de décor et accessoires viendront meubler l’espace qui l’entoure. Mais pour l’heure, elle est seule, bien seule, le front dégoulinant de sang. C’est avec cette première image qu’Emma Dante ouvre L’Angelo del Focolare. Une plongée sans concession dans le quotidien de tant de femmes et de familles, révélant par la farce toute la cruauté et la violence intimes qui sévissent en silence.

Le vocabulaire du corps
© Masiar Pasquali – Piccolo Teatro Milano

Le regard juste, la metteuse en scène installe sa situation en quelques minutes. Identifiant par symboles les pièces de la maison où se joue son spectacle, elle opte comme souvent pour le strict nécessaire en guise de scénographie. Son approche de l’espace n’a rien d’anodin pour autant. Les vides laissés sont aussi essentiels à la dramaturgie que ce lit, ce fauteuil ou cette cuvette de toilettes. Le tableau composé, son théâtre se joue toutefois ailleurs, dans le rapport d’interprétation qui se met en place sous les yeux du public. Pour cela, l’artiste sicilienne écrit notamment une partition physique, qui donne ici une lecture saisissante de son sujet.

Avec les violences conjugales et familiales vient tout un vocabulaire du corps qui pourrait presque passer inaperçu. C’est sans compter sur l’attention qu’Emma Dante porte à ces détails, qu’elle convoque d’abord avec parcimonie. Comme l’emprise et la domination masculines s’immiscent insidieusement dans une relation, L’Angelo del Focolare se construit par touches infimes. Le père de famille, grand et assuré, domine nettement sa mère et sa femme aux corps diminués par les coups, reçus comme un héritage inévitable depuis des générations. Le fils, recroquevillé et la tête basse, a quant à lui pris le pli de la soumission, face cette autorité paternelle qui voudrait lui servir d’exemple.

À l’infini
© Masiar Pasquali – Piccolo Teatro Milano

La situation, malheureusement commune, est inextricable, se répétant à l’infini depuis des temps immémoriaux. À aucun moment l’espoir d’une issue se dessine réellement. Alors la farce s’impose rapidement comme un moyen de révéler et de faire face. Débardeur et slip blancs pour unique costume, le patriarche est ridiculisé dans son comportement d’enfant-roi quémandant de l’argent et des bonbons à sa mère. Le corps et le visage tendus de caricatures virilistes, Ivano Picciallo est parfaitement détestable dans les postures monstrueuses qui fabriquent son personnage. Pourtant les rires, déjà très jaunes, s’estompent tandis que le registre glisse vers l’insupportable.

La violence psychologique qui se devinait à travers l’humour devient soudain physique et bien réelle. L’heure n’est plus à la symbolique, mais à la reconstitution – presque naturaliste – de l’indicible. Les gestes et les coups sont précis, l’agressivité systémique chorégraphiée, dans une danse macabre qui ne se soucie pas d’être agréable à regarder. Emma Dante met le public dans la difficile position de témoin passif, donc complice, de ce que nos sociétés voient comme la norme. Une prise de conscience qui n’en finit pas d’être nécessaire.

Un théâtre nécessaire

En témoignent les gloussements de quelques spectateurs lorsque la mère raconte, par exemple, le viol subi par l’homme qui deviendrait son mari et le père de son enfant. En peu de mots, la metteuse en scène oppose les points de vue et dévoile, au plateau comme dans les réactions qu’elle provoque, toute la banalité sociale du rapport de domination des hommes sur les femmes. Le tableau est presque plus effrayant à regarder depuis la scène. Toujours est-il que cette pièce donne au théâtre un rôle devenu trop rare : celui d’avoir des conséquences.

Pour ce qui est de cette femme, brillamment et tendrement interprétée par Leonarda Saffi, son destin semble tracé jusqu’au féminicide. Mais que les bonshommes se rassurent, l’histoire ne retiendra que les meilleurs souvenirs. Qu’importent s’ils doivent être modifiés pour sembler plus acceptables aux yeux de la société. Avec L’Angelo del Focolare, Emma Dante signe un spectacle percutant et primordial. N’en déplaise à ceux qui continuent de détourner le regard.

Envoyé spécial à Toulon

L’Angelo del Focolare d’Emma Dante
Créé le 11 novembre 2025 au Piccolo Teatro di Milano
Première en France à
Châteauvallon-Liberté, Scène nationale de Toulon
Du 15 au 17 janvier 2026
Durée 1h06.

Tournée
20 au 24 janvier 2026 au
CDN de Normandie-Rouen
6 au 11 octobre 2026 aux Célestins, Théâtre de Lyon
13 au 15 octobre 2026 à la Comédie de Clermont-Ferrand

Texte, mise en scène, scénographie et costumes Emma Dante
Avec Leonarda Saffi (la femme), Giuditta Perriera (la belle-mère), Ivano Picciallo (le mari) et Davide Leone (le fils)
Lumières Cristian Zucaro
Coordination et distribution Aldo Miguel Grompone, Rome
Organisation Daniela Gusmano
Surtitrage Franco Vena
Traduction du texte en français Juliane Regler
Technique Marco Guarrera

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