Musique d’ouverture au piano, rideau qui se lève sur la grandeur du plateau inhabité, décor qui s’impose en guise de première image… Pas de doute, Benoît Lambert aborde sa mise en scène à travers des codes bien établis, envisageant le théâtre avec un respect quasi sacré. Face au public se dresse toute une rangée d’immenses bibliothèques en bois, symbole affirmé de la connaissance et de l’esprit au cœur de l’intrigue.
En un geste, le parti pris s’installe dans un tableau à la composition massive, bientôt complété de la rigueur des alexandrins. À la faveur d’une interprétation venue contrebalancer cet apparent carcan, Les Femmes savantes s’apprêtent pourtant à se libérer.
Changer de perspective

La scénographie d’Antoine Franchet ne s’arrête pas à la seule présence figée de ces monumentales armoires à savoir. D’abord, celles-ci sont indépendamment amovibles et créent, selon leur positionnement, de multiples perspectives qui redessinent totalement le plateau. Ensuite, c’est dans leur propre rapport à l’espace qu’elles ouvrent, ferment ou concentrent le regard des spectateurs. Sous leurs pieds, le sol géométrique noir et blanc crée une illusion de vertige et d’infini, tout juste bornée en fond de scène par un rideau sombre et soyeux dont les plis ondulent sous le relief des lumières.
Peu à peu, Benoît Lambert procède au dépouillement du plateau, offrant à ses interprètes un terrain de jeu toujours plus vaste, jusqu’à la scène de résolution sur plateau nu. Comme par métaphore, le metteur en scène se débarrasse ainsi progressivement du superflu jusqu’à faire émerger l’essentiel. Par-delà les rouages de la comédie, les lectures en sous-texte s’entrechoquent au carrefour des époques.
D’une pierre deux coups

En dépit d’une approche assurément classique, dans son esthétique comme dans sa direction de jeu, cette création parvient à s’affranchir de son caractère rétrograde intrinsèque. Plutôt que d’insister sur la naïveté de ces Femmes savantes – et donc sur leur faiblesse –, le metteur en scène préfère au contraire tourner les rôles masculins en ridicule. Le rapport de force s’inversant au gré de quelques gestes, regards et postures, ces dames semblent prendre l’ascendant, avec les armes que ces messieurs ont inventées sans les maîtriser. Et bien que le dénouement imaginé par Molière continue de donner raison au patriarcat, l’opposition est ici délectable.
Pour ce faire, Benoît Lambert peut compter sur l’alchimie de sa distribution, composée en majeure partie de comédiennes et comédiens issus de l’École de la Comédie de Saint-Étienne. Aux côtés des irrésistibles Anne Cuisenier en mère austère et Emmanuel Vérité en père soumis, leur fraîcheur – et parfois leur hésitation – dit encore autre chose de cette pièce vieille de quatre siècles. Avec l’émancipation possible des femmes face aux hommes, vient aussi celle des plus jeunes se confrontant aux traditions. Deux combats qui, quelles qu’en soient les issues, valent indéniablement la peine d’être menés.
Rencontres
La rencontre de ces deux générations d’interprètes est par ailleurs l’occasion de s’emparer du texte avec dérision pour mieux donner écho à ses ressorts comiques. De la sorte, le metteur en scène dévoile une lecture joyeuse des Femmes savantes. Il propose en définitive un spectacle qui s’équilibre, dans le fond comme dans la forme, entre héritage et modernité. La recette est plaisante, à n’en pas douter.
Envoyé spécial à Saint-Étienne
Les Femmes savantes de Molière
La Comédie de Saint-Étienne
Du 20 au 31 janvier 2026
Durée 1h50.
Tournée
5 au 7 février 2026 à la Comédie de Colmar – CDN Grand Est Alsace
17 et 18 février 2026 au Théâtre de Nîmes
10 et 11 mars 2026 à La Coursive – Scène nationale La Rochelle
17 et 18 mars 2026 au Bateau Feu – Scène nationale de Dunkerque
26 et 27 mars 2026 à L’Odyssée – Scène conventionnée de Périgueux
31 mars et 1er avril 2026 au Théâtre d’Angoulême – Scène nationale
Texte Molière
Mise en scène Benoît Lambert
Assistanat à la mise en scène Colin Rey
Avec Marion Astorg*, Lina Alsayed*, Ludovic Bou*, Anne Cuisenier, Raphaël Deshogues*, Christian Franz*, Marie Le Masson*, Lara Raymond*, Colin Rey, Emmanuel Vérité (*issu.es de L’École de la Comédie)
Scénographie et création lumière Antoine Franchet
Costumes Violaine L. Chartier
Coiffures et perruques Pascal Jehan
Maquillage Caroline Cacciatore-Faure
Création son Fabrice Drevet
Régie générale Thomas Chazalon
Construction décor Ateliers de la Comédie de Saint-Étienne – CDN