Éric Génovèse © Stéphane Lavoué

Éric Génovèse, le jeu comme respiration

Cet hiver, le 499ᵉ sociétaire de la Comédie-Française est à l’affiche de la reprise du Misanthrope mis en scène par Clément Hervieu-Léger, de L’École de danse de Goldoni, première création de ce dernier en tant qu’administrateur, et des Femmes savantes revisitées par Emma Dante. Trois scènes, trois énergies, une présence unique, posée, vibrante.
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Derrière les échafaudages qui annoncent la rénovation du bâtiment historique place Colette, Éric Génovèse ouvre sa loge pour converser à bâtons rompus. Il sort tout juste de scène, quittant le costume de l’aimable Philinte. Au mur, l’affiche de son premier spectacle comme pensionnaire, un Hamlet qui a marqué son entrée dans la Maison. Sur la table basse, quelques livres, des chocolats, des partitions. Une atmosphère douce, presque feutrée. Au loin, la musique monte, les danseurs du samedi sont au rendez-vous, malgré le froid, entre la terrasse vide du Nemours et la sortie de métro pop imaginée par Jean-Michel Othoniel

Lucrèce Borgia de Victor Hugo, mise en scène par Denis Podalydès © Christophe Raynaud de Lage

Un café, un soda récupérés en passant à la cantine du Français, la voix posée, douce, parfois chantante comme un écho de Nice. Le comédien revient sur son enfance, son goût du théâtre, des mots et du jeu. Il parle comme il joue, sans emphase, avec cette attention patiente qui cherche la vérité au plus près.

Grandir par le théâtre

Rien, chez lui, ne le destinait à la scène. Son père meurt alors qu’il est encore enfant. Sa mère, couturière à Nice, l’élève seule. « Je viens d’un milieu où on n’allait pas au théâtre, c’était un territoire inconnu », résume-t-il. Malgré ce cocon maternel, l’école est un lieu de heurts. « J’étais assez malheureux, pas très bien intégré, souvent harcelé. » Un jour, lors d’une promenade, il passe devant un cours de théâtre. Il a dix ans. L’appel est immédiat, presque physique. Il demande à s’inscrire.

Le théâtre devient alors un refuge. Un espace mêlant tous les âges, un lieu où les regards cessent de juger. Dans une MJC non loin de là où il habite, il rejoint une petite troupe disparate, croise un adolescent légèrement plus âgé que lui appelé Pascal Rambert, apprend à fabriquer des costumes, invente des mondes. L’été, en colonie, il retrouve cette respiration en montant des spectacles.

La montée à Paris

L’idée d’en faire un métier s’impose à lui. Il raconte qu’il a eu « l’inconscience de se dire que ce serait ça ou rien ». À dix-sept ans, il demande à sa mère de le laisser partir à Paris. Elle accepte. « Elle a cru en moi. J’ai eu cette chance-là, son amour et sa confiance inconditionnels. » La ville lumière devient son terrain d’apprentissage absolu. Les cours, les salles, les maîtres se succèdent et le portent.

Rien ne semble arrêter la mécanique en marche, il travaille comme un fou, voit tout. L’été, il lit Molière, Racine et Corneille en intégrale. Il découvre Klaus Michael Grüber, et notamment sa mise en scène de Bérénice, la danse, l’opéra. Tout le passionne. Chez Antoine Vitez, quelque chose s’ouvre, une vibration lyrique, presque sacrée : « J’avais l’impression d’apprendre autant sur le monde que sur le théâtre. » Cette sensation le propulse et lui donne le sentiment d’avoir enfin trouvé sa place.

Rencontres décisives
Les Damnés d’après Luciano Visconti, mise en scène d’Ivo van Hove © Jan Versveyweld

Aux chocs artistiques s’ajoutent les rencontres qui donnent à sa trajectoire l’impulsion d’être né sous la bonne étoile de l’art dramatique. Après une représentation du Soulier de satin mis en scène par ce même Antoine Vitez à Avignon, il fait la connaissance de Madeleine Marion. Elle lui conseille de passer le Conservatoire. Tania Torrens et Isabelle Janier acceptent de le faire travailler. « Avec Tania, on a travaillé dans une loge, ici même, à la Comédie-Française. J’ignorais qu’un jour ce serait aussi ma maison. »

Il découvre la tragédie avec Viviane Théophilidès, puis avec Pierre Vial, plonge dans les préclassiques, Jean Racine, Robert GarnierJean-Pierre Vincent, ancien administrateur du Français, l’accompagne aussi. Il retrouve Madeleine Marion qui le met en scène dans l’Oreste de Vittorio Alfieri au conservatoire. Roland Bertin et Catherine Samie l’encouragent. Autant de regards qui le confirment dans sa voie.

La Comédie-Française, une maison qui engage

Redjep Mitrovitsa, rencontré après cet Oreste, parle de lui à Brigitte Jaques qui l’auditionne. Elle le rencontre, le choisit et l’engage pour deux spectacles, La Place Royale et La Mort de Pompée. En parallèle, au Conservatoire, ses camarades, dont Stanislas Nordey, montent leurs premiers textes de Pier Paolo Pasolini. Il les rejoint et trouve là son véritable élan. Les rôles s’enchaînent. Il part pour la Comédie de Genève pour jouer Louis Laine dans L’Échange. 

À son retour, Jean-Pierre Miquel vient de prendre la direction de la Comédie-Française. Georges Lavaudant, qui l’a repéré dans La Place Royale, prépare Hamlet et envisage déjà de lui confier la reine de comédie et Fortinbras. Au même moment, Youssef Chahine reprend Caligula. Il cherche un jeune homme au profil méditerranéen pour incarner Scipion, un rôle chargé de la dimension politique qui l’obsède depuis toujours, lesté par la censure qu’il affronte dans son pays.

Scipion avait été tenu jusqu’alors par une élève stagiaire, Lila Dadi, que le règlement empêchait de prolonger. « Jean-Pierre pense alors à moi. Une manière de dénouer deux situations d’un seul geste. Il transmet mon nom. Chahine parcourt mes photos et quelques cassettes de mes travaux du Conservatoire. » Trois ans après sa sortie de l’école, Éric Génovèse entre comme pensionnaire au Français, le 1ᵉʳ décembre 1993.

Une vie de troupe 
L’Heureux Stratagème de Marivaux, mise en scène d’Emmanuel Daumas © Christophe Raynaud de Lage

Très vite, il comprend l’essence du lieu. « Ici, on est coopté. On est accepté par les autres et l’on devient un maillon d’une chaîne. » La transmission est tangible. Les anciens qu’il admire l’accompagnent. Les jeunes, aujourd’hui, le bousculent, l’obligent à regarder autrement. « J’ai reçu énormément de mes aînés, mais je reçois autant de la jeune génération. Elle nous apprend un regard neuf, plus bienveillant. »

Être homme de troupe est pour lui une évidence. « On travaille comme des fous, mais on reçoit tellement. » Il garde en mémoire une phrase de Denise Gence, « Va vers ceux qui te tendent les bras. » Il s’y tient. « Je me suis toujours dit que je devais restituer intact ce qu’on m’avait donné. »

Le métier évolue. Certains abus autrefois tolérés ne passent plus. Il y voit une saine transformation. « Le fantasme du metteur en scène qui te casse pour que tu joues, mieux c’est une fiction. Moi, si on me tape dessus, je me ferme. La confiance, c’est la base. Sans elle, il n’y a pas de lâcher prise possible. »

Rôles choisis, rôles refusés

La vie de troupe, et tout particulièrement celle de la Comédie-Française dont il est devenu le 499ᵉ sociétaire en 1998, implique de ne pas tout choisir. Parfois, il lui arrive de refuser. Par lucidité ou incompatibilité artistique. « Il m’est arrivé de dire non à des rôles magnifiques parce que je n’étais pas fait pour eux ou pas prêt à les jouer dans le contexte proposé. »

Tête d’or ? Refusé. « Je n’aurais jamais été crédible. C’est un rôle où je pense que l’on ne peut pas faire l’économie d’une envergure physique que je n’ai jamais eue. Il aurait fallu l’emmener ailleurs mais cela ne se fait pas seul. »

Le texte, le rôle comptent, mais pas seulement. «L’équipe est capitale. Un metteur en scène peut tout changer. Jouer un très beau rôle dans un mauvais spectacle, ce n’est pas très joyeux. » Il cherche la légitimité presque organiquement. « Il faut vraiment avoir été choisi. Ne jamais forcer. »

Philinte, un rôle qui vieillit avec lui
Le Misanthrope de Molière, mise en scène de Clément Hervieu-Léger © Christophe Raynaud de Lage

Le personnage de Philinte l’accompagne depuis plus de quinze ans. « C’est le rôle que j’ai le plus joué », confie-t-il. Avec le temps, après deux productions différentes, le personnage s’est épaissi, il a gagné en nuances, comme si les années l’avaient façonné. Dans la mise en scène de Clément Hervieu-Léger, il se révèle non comme un homme qui composerait par facilité, mais comme quelqu’un qui avance par travail intérieur, à pas mesurés et sincères.

Dans une de ses tirades, le personnage laisse échapper à propos des hommes, « J’accoutume mon âme à souffrir ce qu’ils font. » Le comédien avoue que certains jours, cette phrase le bouleverse réellement. Philinte devient alors bien plus qu’un rôle. Il glisse vers une manière d’être, une façon de demeurer parmi les autres sans se fracasser contre le monde. « Ce n’est pas un idéal moral. C’est une discipline de présence. »

Goldoni : accompagner un premier pas

Dans L’École de danse, il accompagne le premier spectacle de Clément Hervieu-Léger en tant qu’administrateur. Cela a pour lui une saveur particulière. « Je l’ai vu arriver ici, très jeune, les yeux brillants. Le voir administrateur aujourd’hui, ça me bouleverse. »

Son rôle, délicat, oscille entre comédie et gravité. Une ligne de crête. « Goldoni ouvre des zones de jeu magnifiques. Avec Clément, rien n’est figé a priori, on peut respirer et avancer ensemble sur un fil qu’il déroule intuitivement. » La pièce, sous une apparente légèreté, parle de transmission, d’élan, de désir de scène. « Pour un acteur, c’est un terrain très sensible. »

Emma Dante : le terrain mouvant
L’École de danse de Carlo Goldoni, mise en scène de Clément Hervieu-Léger © Agathe Poupeney

Avec Les Femmes savantes, dont les répétitions vont bientôt commencer, il s’aventure sur un sol plus instable. Emma Dante semble vouloir bouleverser les cadres, renverser les repères, interroger frontalement ce que la pièce porte de misogynie et de modernité.

Son personnage, Ariste, surgit d’un autre temps. « La vision de la femme des personnages masculins est terrifiante, archaïque. » Il y voit un frottement nécessaire. « Emma, d’après les premières directions qu’elle a évoquées avec nous, semble vouloir regarder ces hommes comme des reliques qu’on dépoussière. Cela devrait être passionnant. »

Le corps, le temps, la pratique

Dans sa parole, le corps revient sans cesse. Le souffle, l’usure, le rythme. « Cet âge où l’on n’est plus tout à fait jeune, pas encore assigné à d’autres figures. » Même assis, il ajuste une épaule, se tient droit, disserte, ouvert à la conversation mais toujours posé. Comme s’il restait en permanence relié au plateau. « Le théâtre n’est pas un discours. C’est une pratique. Une discipline. Une présence. »

Avant de refermer sa porte pour voler vers d’autres cieux — un autre théâtre –, l’artiste est toujours aussi curieux, il glisse une dernière phrase, simple, presque comme un viatique. « La vérité passe par la sincérité. Pas celle qui s’affiche. Celle qui se construit jour après jour, dans le travail. » Dehors, la musique continue sur la place. Demain, Éric Génovèse remontera sur scène. Pour lui, jouer n’est pas un événement. C’est un quotidien. Une manière d’être au monde.


L’École de danse de Carlo Goldoni
mise en scène par Clément Hervieu-Léger
La Comédie-Française, Salle Richelieu
du 14 novembre 2025 au 3 janvier 2026
Durée 2h


Le Misanthrope de Molière
création le 15 juin 2019
Mise en scène de Clément Hervieu-Léger
Comédie-Française
Reprise du 3 octobre 2025 au 3 janvier 2026
Durée 3h avec entracte.


Les Femmes savantes de Molière
Mise en scène d’Emma Dante
Théâtre du Rond-Point dans le cadre de La Comédie-Française hors-les-murs

du 14 janvier au 1er mars 2026
Durée 2h

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1 Comment Laisser un commentaire

  1. Eric Genovese est un acteur incontournable.
    Depuis les lectures de Proust ,durant la période Covid , je ne cesse de le découvrir, et en même temps la Comédie Française, avec un plaisir, une joie,toujours et encore et encore..
    Cela me fait renouer avec mes premiers pas au théâtre, et le merveilleux que j y découvre ( initiée par un père qui jouait en amateur et m’a transmis cette passion) .
    Le théâtre en région est différent mais très présent.
    Grâce à vous, à cette troupe je vibre et chaque représentation au cinéma est un bonheur.
    Merci tellement ❤❤

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