Un abribus trône au centre du plateau. Point d’ancrage, refuge, lieu de passage, il dit un peut de l’environnement immédiat. En lettres capitales, sur un panneau de signalisation, on lit Perrache. Aussitôt surgissent la gare lyonnaise, les travaux toujours et encore, l’inquiétant tunnel sous les voies, les friches et les terrains vagues d’avant Confluence -quartier post-industriel lyonnais – d’aujourd’hui.
Les tags lui donnent une autre identité. Les passants qui s’y attardent, les habitués ou les occasionnels racontent une histoire. On est à la fin des années 1980, avant que le musée ne sorte de terre et que le quartier ne se rêve en vitrine métropolitaine. Le décor est pauvre, presque nu. Mais s’esquisse un territoire précaire, un univers disparu ou presque. Dans ce huis clos ouvert aux quatre vents, des vies se frôlent, parfois se heurtent, souvent se regardent sans se voir.
Un abribus comme territoire

Suzanne arrive la première. Narratrice d’un passé déjà révolu, pute au grand cœur, gouaille à fleur de peau, manteau de fausse fourrure, cuir sexy qui souligne les courbes, elle vit dans un van, à deux pas. L’abribus est sa respiration, l’endroit où fumer, manger, regarder passer les individus. Elle scrute les gestes, les vêtements, les sacs. Elle invente des vies. Juliette Savary l’incarne avec une présence irradiante. Le rythme est précis, l’adresse directe. La langue claque, le corps est solidement ancré. La drôlerie, portée comme une armure, n’efface jamais la fragilité.
Puis Denise traverse l’espace. Éthérée, Lorène Menguelti lui donne une fragilité vibrante. Mère isolée en perdition, elle est suivie de sa fille de 17 ans, la rebelle Jasmine Bouziani, et de sa meilleure amie enceinte, l’exubérante Pauline Coffre. Un peu neurasthénique, elle rêve d’ailleurs, d’un autre ciel que celui de la résidence SNCF que la moisissure gagne chaque jour. Elle espère un appartement qui ne soit ni sordide ni trop petit. Elle vend ce qui l’encombre, se déleste du superflu, s’allège pour partir plus vite. Rien n’advient.
Une précarité qui change de visage avec le temps
Jules, elle, choisit la rue plutôt que cette survie au rabais. Son errance est combative. La liberté se paie au prix fort. Trouver de quoi manger, éviter les prédateurs, apprendre à composer avec ce monde d’ombres peuplé de SDF, de dealers, de types lourds, de travestis et de putes. Là encore, l’incarnation frappe par sa justesse. La dureté n’écrase jamais la jeunesse. La colère conserve des éclats de tendresse.
Quarante ans ont passé. Le quartier a changé de visage. Confluence s’est polie, normalisée. Les marges d’hier ont été repoussées hors champ. Reste une autre précarité, plus propre en surface, celle des livreuses de start-up qui traquent la commande, travaillent pour presque rien dans une ville que la nuit vide de ses habitants, feutrés chez eux.
Des voix déplacées

Le texte de Leïla Cassar avance par touches. Il est elliptique, poétique, ancré dans le concret. Parfois le propos se perd mais pour mieux retrouver des éclats de réel, des silences, des désirs minuscules. En s’en emparant, le metteur en scène Maxime Mansion a choisi l’immersion. Le dispositif sonore, au plus près des voix, fait entrer la ville dans l’oreille. La circulation ronfle, dense. les rumeurs de la ville montent et les respirations se mêlent. L’immersion est immédiate. Le vide, la nuit, la violence sourde des mutations urbaines s’imposent. Avec presque rien, quelques cartons et un abribus mobile, le plateau devient Perrache, Confluence, ou n’importe quel quartier promis à une réhabilitation. Le théâtre devient territoire.
Ce qui s’impose d’emblée, c’est la manière de donner chair à ces corps que l’on voudrait fondre dans le décor et à ces vies que l’on préfère cacher, rendre invisibles. S’impose également la qualité de l’interprétation. Chaque personnage trouve une musicalité propre, portée par des comédiennes et des comédiens pleinement engagés. Le spectacle ne plaque pas un discours sur la gentrification. Il lui donne des visages et des voix. Il rend audible ce que la ville citadine et urbaine préfère taire.
Sans misérabilisme, L’inhabitante raconte une histoire de dépossession. Et pourtant, au cœur de cette violence feutrée, subsiste une obstination à vivre, à rêver encore d’ici et d’ailleurs, d’oublier le quotidien morose dans une fête de tous les instants. Pièce âpre, profondément humaine, elle rappelle que derrière les grandes opérations urbaines pour modifier à tout prix des quartiers populaires, se jouent des existences. Des vies, tout simplement.
Envoyé spécial à Lyon
L’Inhabitante de Leïla Cassar
La Célestine – Les Célestins, théâtre de Lyon
du 6 au 17 janvier 2026
Durée 1h35 environ
Direction artistique de Maxime Mansion
avec David Achour, Jasmine Bouziani, Pauline Coffre, Lorène Menguelti, Juliette Savary
Scénographie d’Amandine Livet
Lumière de Gabrielle Marillier
Vidéo de Nicolas Drouet
son de Quentin Dumay