Le rendez-vous est donné dans le cocon feutré du lobby d’un hôtel parisien, à deux pas du Théâtre Antoine. Dehors, la neige a recouvert les trottoirs. Haute stature, voix douce, regard clair, Michaël Cohen s’assoit, ne s’installe pas vraiment, comme attiré par l’extérieur, le désir d’être toujours en mouvement, jamais figé, puis remonte le fil de sa vie d’artiste, comédien, tout d’abord, puis auteur et metteur en scène.
Le théâtre est entré dans sa vie très tôt. Non comme une vocation, mais comme une nécessité. « À treize ans, j’ai eu envie d’être comédien comme une échappatoire, une autre vie », confie-t-il. Adolescent, il se sent mal dans sa peau, pas à sa place à l’école, incompris. Le cinéma devient alors un refuge, où Pialat, Truffaut ou Godard deviennent les complices de ses escapades. Des films « pas forcément de mon âge », mais dans lesquels il se reconnaît. « J’avais l’impression qu’ils me parlaient dans une langue que je comprenais. » À quinze ans, une amie l’entraîne au cours Florent. Le mercredi d’abord, puis tous les jours. « Tout à coup, j’avais l’impression d’être dans un pays connu. »
Un monde à découvrir

Michaël Cohen grandit en banlieue, dans une famille éloignée du milieu artistique. Le théâtre s’impose pourtant comme un territoire intime. Doux rêveur, il passe un bac littéraire avec option théâtre. Assidu, passionné, il rate pourtant l’examen. Qu’à cela ne tienne. Sa vie, c’est au cours Florent qu’il la passe.
Il s’infiltre dans les cours, observe, écoute les plus âgés, les aide, leur donne la réplique. Il apprend. Entre quinze et vingt ans, il lit tout ce qui lui passe entre les mains, le théâtre classique et le contemporain. « J’ai appris le monde, la vie, grâce à tout cela. » À dix-huit ans, il intègre la classe libre de Francis Huster. À vingt ans, son premier engagement professionnel est au Théâtre Antoine, là où il joue aujourd’hui Molière au côté de son ami Jean-Paul Rouve, rencontré à Florent, et où dans quelques jours son ancien professeur va jouer En thérapie d’après la série culte BeTipul de Hagai Lévi, dans une mise en scène de Charles Templon.
L’artiste parle du métier comme d’un sacerdoce. Le théâtre est pour lui un lieu sacré, non pas figé, mais vivant, à interroger, à bousculer. « Le sacré qui vous permet de désacraliser l’humain. » Une foi qui n’ignore ni les vertiges ni les creux. « Ce n’est pas un fleuve tranquille. Il y a des hauts magnifiques, des bas très profonds. On ne peut supporter ce métier que parce qu’on le vit avec passion et avec une foi absolue. » La joie demeure pourtant, comme une ligne de force.
Le théâtre comme maison
Les rencontres jalonnent un parcours qui oscille entre planches et plateaux de tournage. L’un et l’autre comme deux face d’un même métier. Francis Huster, d’abord, qui lui a mis le pied à l’étrier et lui a donné les bases. Puis Isabelle Nanty, qui fut réellement « déterminante ». Avec elle, Michaël Cohen adapte La Mouette d’Anton Tchekhov. Il évoque chez la comédienne et metteuse en scène, à peine plus âgée que lui, un « radar » rare, la capacité de voir en chacun ce qu’il est en train de devenir sans l’enfermer dans une case. François Florent aussi, pédagogue capable de tenir l’équilibre entre exigence et confiance.
Par la suite, Jacques Weber, alors directeur du Théâtre national de Nice, qui, après l’avoir vu dans La Mouette, lui commande en 1995 une pièce, Les Abîmés, sa première mise en scène dans le subventionné. Quelques années plus tard, en 2000, Gildas Bourdet, à la tête de la Criée – Théâtre national de Marseille, lui donne carte blanche, et l’engage pour jouer dans Les Fausses Confidences de Marivaux. Puis avec Gérard Desarthe, il apprend le compagnonnage. Le théâtre n’est pas seulement un lieu de jeu, c’est aussi un espace de filiation.

Le comédien ne hiérarchise pas scène et écran. Il refuse même l’idée d’une différence essentielle. « Je ne suis jamais plus sincère que quand je dis les phrases d’un autre. » Jouer, c’est « faire un voyage à mi-parcours » entre soi et le personnage. Le corps s’adapte, la voix se projette, l’espace se resserre, mais l’art demeure identique, fait de compréhension, d’assimilation, d’interprétation. Il s’agit toujours de trouver le point juste.
Écrire pour continuer à respirer
L’écriture arrive par nécessité. Une fin d’année sans spectacle, le besoin de fouler les planches, de jouer et un monologue, Suicides, pièce en trois tentatives – une comédie comme son nom ne l’indique pas -, s’écrit dans l’urgence. Le succès est immédiat. « J’ai compris que cela m’accompagnera toute ma vie. » Chaque fois que les propositions se font rares, l’écriture prend le relais pour rester créatif. Non par narcissisme. « Je n’écris pas pour parler de moi », insiste-t-il, mais pour observer le monde, les relations, les liens. Il évoque l’écriture comme le fait d’« être un journaliste de notre époque » et de faire de la fiction « un divertissement et en même temps une photographie du monde ». La matière vient de partout, des vies croisées, des histoires absorbées, du débordement d’exister. Le geste reste tendu vers l’autre.
Cette circulation entre jeu, écriture et mise en scène n’est pas un luxe. C’est une condition de survie. « Sinon, j’imploserais. » L’instabilité du métier, les temps creux, les vertiges du succès. Écrire, réaliser, enseigner parfois pour tenir le fil et nourrir le jeu. « Depuis que j’ai porté à l’écran mon premier roman, Ça commence par la fin, je me sens meilleur acteur. »
Le Bourgeois Gentilhomme, ou l’art de dire vrai
Le projet du Bourgeois gentilhomme arrive comme un miracle. Il y a d’abord l’envie de Jérémie Lippmann de travailler avec Jean-Paul Rouve, puis l’idée de monter une pièce de Molière. Quelques appels plus tard, Le metteur en scène propose à Michaël Cohen de faire partie de l’aventure. L’acteur relit la pièce et (re)découvre l’audace folle de ce classique mille fois monté. « Ce n’est pas qu’une pièce scolaire. C’est une pièce extraordinaire, maligne, folle. » Deux heures plus tard, il rappelle Jérémie Lippmann pour confirmer son envie d’en être. Avec Jean-Paul Rouve, un ami, la connivence au plateau est immédiate. Il y a entre eux l’évidence d’une même ligne artistique, dire Molière « le plus simplement possible, le plus naturellement, de la façon la moins ampoulée ». Respecter la langue en la rendant parlée, la faire vivre sans la trahir.

Le comédien décrit un travail presque artisanal. Improviser sur le texte pour en saisir le sens, puis revenir à l’original, désormais fluide. Le public croit parfois à une réécriture. « On n’a rien touché. » La modernité tient au rythme, à la vérité de l’adresse. Dans le rôle de Dorante, il cherche la faille, un homme sans argent, amoureux d’une belle marquise, mais qui ne se sent pas à sa place, une sorte de cousin d’inconfort de Monsieur Jourdain. « Ils ont quelque chose en commun tous les deux. » Il y traque une même part de déracinement.
Le travail du corps, le temps du rôle
Quand Michaël Cohen prépare un personnage, il y a une forme d’absolu. Plus rien ne compte. Tout doit passer par le corps. Il doit éprouver le texte, sentir le personnage naître au plus profond de lui. Lire, écouter de la musique, marcher, observer les gestes à une terrasse de café. Laisser venir. « À partir du moment où j’entreprends ce travail-là, c’est vingt-quatre heures sur vingt-quatre. » Une obsession qui l’isole parfois mais qu’il assume. Puis vient le moment où il lui faut retrouver la distance entre le rôle et lui-même.
L’avenir s’écrit au présent. Tout d’abord, l’adaptation cinématographique de son dernier roman, L’Attraction du désordre, qui sera son troisième long métrage. S’il ne sait pas encore s’il fera une apparition à l’écran, le film existe déjà dans sa tête. Une pièce aussi, en germe, mise de côté pour l’instant. S’il parle sans amertume des difficultés du théâtre, de monter des projets, de la nécessité des têtes d’affiche, de la fragilité d’un écosystème, le désir des planches reste intact.

Et puis, plus imminent, il y a la joie d’être, depuis octobre, dans Le Bourgeois Gentilhomme, de vibrer au diapason d’une troupe de treize comédiens. Dans quelques jours, la pièce change de théâtre. Après le Théâtre Antoine, c’est au Gymnase que l’aventure se poursuit, tout juste racheté par Jean-Marc Dumontet. « J’adore ce théâtre, c’est l’un des plus beaux de Paris. C’est formidable de pouvoir y inaugurer une programmation. » Et déjà, en ligne de mire, l’idée de fouler l’Olympia : voir s’inscrire Molière en lettres rouges sur la façade d’un lieu mythique, et peut-être y voir pour la première fois une pièce de théâtre s’y jouer. « C’est bien plus qu’un rêve, c’est une aventure folle, incroyable. »
Michaël Cohen ne se contente pas de jouer un rôle. Il poursuit l’écriture de sa manière d’être au monde : par la scène, par les mots, par le désir.
Le Bourgeois Gentilhomme de Molière
Théâtre Antoine
du 3 octobre 2025 au 1er février 2026
durée 1h45
Reprise
04 février au 14 mars 2026 au Théâtre du Gymnase, Paris
24 janvier 2026 à l’Olympia, Paris
Mise en scène de Jérémie Lippmann assisté de Sarah Gellé et Sarah Recht
avec Jean-Louis Barcelona, Gauthier Battoue, Julien Boclé, Taylor Chateau, Michaël Cohen, Hugues Delamarlière, Eleonora Galasso, Audrey Langle, Joséphine Meunier, Florent Operto, Marie Parisot, Marie Parouty, Héloïse Vellard, Jean-Paul Rouve
Scénographie et décors de Jacques Gabel
Costumes de Jean-Daniel Vuillermoz
Perruques de Catherine Saint-Sever
Musique de David Parienti
Lumières de Jean-Pascal Pracht
Chorégraphie de Tamara Fernando