Vous entamez votre cinquième édition. Quel regard portez-vous sur ces années à Antigel ?
Gábor Varga : Quand j’ai commencé, nous sortions à peine du Covid. Le public hésitait encore. Il avait envie de revenir dans les salles, de faire la fête, mais quelque chose le retenait. Progressivement, l’élan est revenu. Aujourd’hui, je sens un véritable engouement.
Antigel a toujours eu plusieurs cœurs. Certains viennent pour le clubbing, d’autres pour les grands concerts, d’autres encore pour les projets insolites ou la programmation d’arts vivants en salle. Ces publics ne se croisent pas toujours. Une minorité circule entre tout. Les plus jeunes restent souvent du côté des nuits. Cette pluralité fait notre identité et elle nous oblige à penser large.
La fête, la découverte d’un autre Genève, l’appropriation de la ville par le public. Comment ces dimensions s’inscrivent-elles dans votre mission ?

Gábor Varga : Genève connaît une transformation urbaine majeure, notamment dans le quartier Praille-Acacias-Vernets entre Genève, Lancy et Carouge. Ce territoire industriel devient un nouveau centre-ville. On y prévoit des logements, des bureaux, parfois de petites salles culturelles. En revanche, rien ne semble vraiment pensé pour la vie nocturne. Alors, proposer des lieux de divertissement de qualité pour la jeunesse constitue une responsabilité. Nous collaborons par exemple avec Motel Campo, un club actif toute l’année. Pendant le festival, ils ferment leurs portes et nous imaginons un projet commun. Nous ne voulons pas opposer exigence artistique et énergie nocturne.
Antigel a-t-il changé en cinq ans ?
Gabor Varga : Antigel a toujours été protéiforme. Nous n’avons jamais défini une forme fixe. Le public attend de nous des surprises. Cette attente nous pousse à chercher sans cesse, à investir de nouveaux lieux, à inventer d’autres formats.
Nous restons en résonance avec Genève. Nous pensons d’abord au public, plus qu’aux professionnels. Quels artistes, quels projets les Genevois doivent-ils découvrir ? Les créations Made in Antigel abordent souvent des sujets liés à la transformation de la ville, à des réalités ou des faits divers locaux, sans tomber dans le populisme. Nous racontons Genève et nous évoluons avec elle.
Le festival vient d’ouvrir. Quels moments vous ont-ils déjà marqué ?

Gábor Varga : Le week-end d’ouverture donne toujours le ton. Nous aimons que cela explose d’emblée, sans montée en douceur. Cette année, pour les arts vivants, j’ai souhaité un choc partagé entre générations.
Marie-Caroline Hominal a imaginé avec Cent temps un poème scénique bouleversant. Dans un tremblement, un sourire, un geste presque imperceptible, elle révèle la malice et la profondeur expressive des personnes âgées qu’elle a rencontrées dans deux maisons de retraite. En contrepoint, Copiar d’Animal Religion, porté par l’acrobate Quim Giron, entraîne les enfants sur scène. Ils imitent, participent, déplacent la frontière entre salle et plateau. Le spectacle devient un terrain de jeu collectif.
Et puis il y a eu Murmuration du Patin Libre. Quinze patineurs lancés à pleine vitesse glissent comme un seul corps. Inspirée des nuées d’oiseaux, la pièce déploie une mécanique collective spectaculaire, faite d’élans et de réactions en chaîne. L’image saisit. L’enthousiasme a été tel que nous avons ajouté une représentation.
Quels sont les autres événements à venir ?
Gábor Varga : J’essaie d’inviter à Genève des artistes ou des scènes peu représentées. Ce week-end, nous plongeons dans la création suédoise actuelle. Tout d’abord, Le Cullberg, compagnie mythique basée à Stockholm, a opéré un virage radical en quittant l’héritage classique pour explorer des écritures plus performatives. Avec Sylph, conçue par la chorégraphe islandaise Halla Ólafsdóttir, l’ensemble déploie une physicalité incisive, portée par des interprètes d’une précision redoutable.
Nous proposons également Unearth de Jefta van Dinther. Ici, pas de dispositif spectaculaire. Les artistes évoluent au milieu du public, sans éclairage artificiel ni bande-son amplifiée. Le temps épouse la course du soleil jusqu’à sa disparition. Les voix s’élèvent a cappella. Lorsque j’ai découvert cette œuvre, je pensais m’éclipser au bout d’une heure. Je suis resté plus de quatre heures, saisi par une vibration rare.
La fin du festival réserve-t-elle d’autres secousses ?

Gábor Varga : Nous accueillerons deux chorégraphes brésiliennes. Ana Pi qui revient avec Atomic Joy. Elle travaille avec de très jeunes interprètes issus des danses urbaines. La pièce interroge la possibilité de la joie dans un contexte morose. Elle cherche des mécanismes de résistance par le mouvement.
Gaya de Medeiros présentera Corre, Bébé ! La pièce met en scène un couple trans qui souhaite adopter un enfant. Elle aborde les questions d’adoption et de parentalité avec humour et émotion. Le travail ne cherche pas la subtilité feutrée. Il assume une énergie frontale.
Les lieux restent une signature forte d’Antigel. Comment les choisissez-vous ?
Gábor Varga : Nous investissons parfois des lieux inattendus, une grange au cœur d’un parc par exemple. Mais ce sont surtout les créations Made in Antigel qui déplacent le regard.
À La Praille, derrière MParc est un lieu du centre logistique de Migros Genève, qui doit bientôt déménager. Nous avons donc imaginé Futuroparc. Le site est aujourd’hui fait de parkings et de hangars métalliques et s’apprête à devenir un vaste parc. Nous avons choisi d’entrer dans cette mue avant l’heure. Le public traverse un paysage en devenir, puis pénètre dans des espaces habituellement inaccessibles, au milieu des quais et des structures d’aluminium.
Les danseurs, skateurs et traceurs de l’Urban Move Academy, mis en scène par Nicolas Musin, se sont emparés des rampes et du béton. La musique d’Éric Linder et Varoujan Chetirian et le texte de Valérie Poirier accompagnent cette traversée physique, presque stroboscopique. Le spectacle s’est construit au plus près du terrain, avec une énergie brute. Il laisse une empreinte forte, comme un dernier regard porté sur un quartier qui change de visage.
Comment vivez-vous cette édition à titre personnel ?

Gábor Varga : Nous sortons à peine la tête de l’eau du lancement. Le premier week-end a été très excitant. J’ai surtout remarqué la joie partagée entre artistes et public. La ville semble emballée aux couleurs d’Antigel. On voit le festival partout. Cette visibilité crée une énergie collective.
La signature d’une convention quadripartite change-t-elle la donne ?
Gábor Varga : En effet, nous avons signé avec la Ville de Genève, le Canton, l’Association des communes genevoises et Antigel cette convention qui nous permet de nous projeter sur cinq ans. Elle apporte une stabilité bienvenue dans un équilibre financier fragile.
Un tiers de notre budget provient du financement public, un tiers du privé et un tiers de la billetterie et du bar. Les salles pleines ne relèvent pas seulement de la fierté. Elles conditionnent la vie du festival.
En échange de cette stabilité, nous aurons davantage de missions, notamment en médiation et en développement de projets scolaires. Nous devons apprendre à structurer ces dimensions. Le festival continue donc d’évoluer.
Antigel déborde au-delà de ses quartiers d’hiver. Est-ce une nouvelle étape ?
Gábor Varga : Le mois de février reste notre cœur battant. Nous aimons réchauffer Genève en plein hiver. Mais nous développons aussi des rendez-vous au printemps, en été et en automne. Il s’agit souvent de concerts ou de partenariats avec des communes, des inaugurations, des projets liés à un patrimoine ou à un nouveau quartier.
L’esprit demeure. Nous concevons un projet sur mesure, puis il devient un projet Antigel. Cela élargit le public et prolonge l’élan au-delà du grand temps fort hivernal.
Envoyé spécial à Genève
Festival Antigel
Genève et ses alentours
du 5 au 28 février 2026