Carrure athlétique, regard sombre et attentif, sourire franc, voix posée, teinté d’un léger accent d’amérique du sud, Juan Ignacio Tula impose une présence immédiate, solaire, qui précède le mouvement. Son corps porte les traces de l’effort, mais sa parole reste simple, généreuse. Le récit de son parcours s’accompagne d’un plaisir visible, comme si chaque étape laissait une empreinte dans la manière de se tenir, de penser, de créer.
Le cirque comme déplacement

Juan Ignacio Tula ne raconte jamais une trajectoire linéaire. Le discours évoque plutôt « des déplacements, des glissements, des rencontres successives ». Le cirque entre tôt dans sa vie. «Mon père m’emmène voir un cirque traditionnel quand je suis petit », se souvient-il. Une question surgit alors : « est-ce vraiment possible de vivre de cela ? » Le rêve demeure flou, presque abstrait.
À quatorze ans, « je rencontre en Argentine des jongleurs voyageurs », raconte-t-il, et découvre dans leur sillage « les ateliers d’acrobatie, les centres culturels, l’art comme espace social et politique ». Le désir de bouger, de danser, de s’exprimer s’impose. « Le cirque m’a paru le bon cadre pour pouvoir être moi-même. »
Très vite, les pratiques se multiplient. Le cirque dialogue avec la danse, comme le tango, le swing ou des écritures plus contemporaines. La recherche se concentre sur le mouvement, sans objectif précis. À Turin, à l’école Cirko Vertigo, une roue Cyr repose contre un mur. Le geste s’engage presque par hasard. La prise en main déclenche une évidence. L’agrès permet de mêler acrobatie, danse, jonglage. La rencontre agit comme un déclic. Depuis 2010, la roue accompagne chaque création.
Partir pour apprendre
Quitter l’Argentine s’est imposé comme une nécessité. « J’ai essayé de pousser des portes, d’entrer dans des écoles qui me semblaient correspondre à mes envies, mais je n’ai pas été pris », raconte l’artiste. Les structures de formation restent rares, les perspectives limitées. L’échec déclenche un premier mouvement. Puis vient la découverte d’un spectacle de sortie du CNAC à Buenos Aires. « Je suis sorti bouleversé », confie-t-il. Le choc esthétique fait naître une évidence : « je me suis dit, il faut que j’y aille. » Le départ s’accompagne aussi d’un désir de confrontation. « Avec mes amis, on n’avait pas du tout le même regard sur le spectacle. Eux sont restés à distance, moi j’ai été transporté. » Les points de vue s’écartent, les lectures divergent. L’envie d’aller voir par soi-même s’impose.

L’Argentine construit une manière d’être au monde. «Vivre dans une crise permanente, ça forge », résume-t-il. Les grandes rencontres artistiques se produisent ensuite en Europe. Le travail avec Mathurin Bolze transmet « l’écriture, la précision, la façon de rentrer dans la matière ». La collaboration avec Séverine Chavrier ouvre « une autre voie, plus politique, plus liée à l’improvisation ». La transmission passe par la rencontre, par « ce schéma où l’on travaille avec quelqu’un, puis on en rencontre d’autres, et peu à peu on se construit ».
La roue comme territoire
Avec Stéfan Kinsman, la recherche autour de la roue s’approfondit dans Santa Madera puis Somnium.« C’est avec lui que j’ai vraiment changé ma façon de travailler », explique Juan Ignacio Tula. L’agrès cesse d’être un simple outil. La roue devient espace dramaturgique, architecture mouvante, parfois même scénographie.
Ces dernières années, le travail se concentre sur une roue de trois mètres de diamètre, maintenue parallèle au sol. «À l’intérieur, je tourne comme un derviche. » Les chocs se répètent, la respiration se coupe, la violence du geste s’impose. « À chaque passage, je me tape, je me coupe la respiration. C’est très violent, mais aussi très libérateur. » Le corps encaisse, mais se libère aussi.
Cette expérience physique conduit à une prise de conscience. « Je me suis demandé pourquoi je faisais ça. Et j’ai compris qu’il y avait une forme d’enfermement dans mon travail. »
Autofiction et liberté

De cette intuition naît Sortir par la porte. « J’avais besoin de répondre à cette sensation d’enfermement », explique Juan Ignacio Tula. Il co-signe sa mise en scène avec Mara Bijeljac. L’écriture, une commande, se construit avec l’auteur Hakim Bah, à partir d’entretiens autour d’une histoire personnelle marquée par un passage en centre de désintoxication en Argentine. « Il me posait beaucoup de questions sur ma vie, sur ce que ça voulait dire d’être enfermé. » Les mots surgissent de l’expérience, mais se transforment en matière scénique.
Avec Arthur B. Gillette, qui signe la création musicale du spectacle, les trois artistes se sont rencontrés lors d’un Sujet à Vif au Festival d’Avignon en 2021. Cette nouvelle collaboration prolonge cette première complicité, en faisant glisser le dialogue du format court vers une forme plus ample, plus intime.
Le spectacle mêle cirque, vidéo et récit. Une caméra embarquée dans la roue permet au public de pénétrer à l’intérieur de l’agrès, de partager une expérience subjective du mouvement. « Beaucoup de gens me demandaient ce que je vivais à l’intérieur de la roue », raconte-t-il. Les images se tournent en Argentine, lors d’un long voyage sans scénario. « On est partis sans savoir ce qu’on allait faire avec le matériel, juste pour filmer, pour chercher. » La recherche avance par intuition, par accumulation de sensations et de paysages.
La pièce ne se réduit pas à une confession. « Ce n’est pas un spectacle sur la drogue ou sur l’enfermement », précise-t-il. Le propos glisse vers un hommage à la liberté. « Il y a aussi l’adolescence, la famille, des douleurs intimes. » L’autofiction reste ouverte, poreuse, traversée par des questions universelles. « J’ai toujours besoin que ça parte de quelque chose de personnel, mais pour que ça puisse résonner chez les autres. »
Revenir jouer là-bas

Ironie du parcours, depuis son départ, il y a quinze ans, il n’a jamais joué en Argentine. Le Chili, le Brésil, l’Équateur accueillent les spectacles, mais pas le pays natal. « Mon frère ne m’a jamais vu sur scène, ma sœur non plus. » Une tournée se prépare pourtant avec l’Institut français. Si le projet aboutit, les représentations auront lieu en septembre. « Je vais être très stressé », confie-t-il, « mais aussi très touché ». Revenir et montrer le travail là-bas marque une étape décisive.
Dans une Argentine fragilisée par les coupes budgétaires dans la culture, le geste prend une portée politique. « Créer là-bas, aujourd’hui, c’est très compliqué », souligne-t-il. Faire du cirque relève d’un combat quotidien. « Beaucoup d’artistes survivent en donnant des cours ou en travaillant à côté. » Revenir avec un spectacle aussi intime ressemble à un retour aux sources. Avec Sortir par la porte, Juan Ignacio Tula creuse un territoire fragile, entre mémoire et présent, chute et émancipation. « Mon travail part toujours du corps et de l’agrès », rappelle-t-il. Le cirque devient alors un espace d’écoute plus qu’un lieu de performance. La création part du corps et de l’agrès, puis laisse apparaître ce que cela raconte de soi. Et, en creux, des autres.
Sortir par la porte (une tentative d’évasion), conception et interprétation Juan Ignacio Tula.
spectacle vu à L’Agora, Scène nationale d’Essonne
18 et 19 novembre 2025
Durée 1h.
Tournée
12, 13 et 14 mars au Festival Spring, en partenariat avec l’Agglomération du Mont-Saint-Michel
1er au 5 avril 2026 au CDN de Thionville, dans le cadre de la Semaine Extra – festival jeune public.
Dates passées
21 et 22 novembre 2025 au Théâtre 71 de Malakoff, Scène nationale, dans le cadre du Festival OVNI
30 et 31 janvier 2026 au Manège, Scène nationale de Reims
Mise en scène Mara Bijeljac & Juan Ignacio Tula
Dramaturgie Mara Bijeljac
Écriture Hakim Bah
Création musicale et sonore Arthur B. Gillette
Mise en espace sonore et mixage Harold Kabalo
Création et régie vidéo Claire Willemann & Yann Philippe
Lumières Jérémie Cusenier
Régie générale / son et lumières Celia Idir
Regard extérieur Andrea Petit-Friedrich.