« Le surgel et les coupes annoncées coupent les ailes à la nouvelle direction avant même qu’elle ne soit nommée »
Isabelle Melmoux
Quel est votre état d’esprit aujourd’hui ?
Isabelle Melmoux : Il est particulier, parce que le TGP traversait déjà une période critique. Les difficultés se sont accumulées. Nous sommes en plein recrutement d’une nouvelle direction, notre commission de sécurité n’est pas à jour, ce qui suspend notre licence d’exploitant et d’importants travaux structurels sont à prévoir à moyen terme.
Il y avait pourtant un signal encourageant. Après l’élection de Bally Bagayoko, la nouvelle municipalité a voté une subvention exceptionnelle de 35 000 euros afin de compenser une baisse équivalente décidée par l’ancienne équipe en 2025. C’était une marque forte du soutien de la Ville à son CDN, au moment où une nouvelle direction s’apprête à prendre ses fonctions. Puis est tombé le coup de massue de l’État : une première baisse de 3,5 % annoncée en mai, suivie du surgel de 13 %. Au total, le TGP perd 296 000 euros.
Quelles seront les conséquences concrètes de cette perte ?
Isabelle Melmoux : Il faut revenir un peu en arrière. Le TGP a mis treize ans à résorber son déficit. Christophe Rauck y est parvenu à la fin de ses mandats, au moment de son départ pour le Théâtre du Nord. Jean Bellorini a ensuite constitué, durant ses deux mandats, un fonds de réserve que Julie Deliquet est parvenue à reconstituer après la crise sanitaire. Il atteint aujourd’hui 230 000 euros. Ce n’est pas négligeable, mais cela reste modeste au regard du budget global de notre structure.
Avec une perte de 296 000 euros, c’est l’intégralité de ce fonds de réserve qui disparaît. Dix-huit ans d’efforts sont anéantis. C’est aussi l’enveloppe de coproduction que nous avions sanctuarisée pour la future direction et les artistes qu’elle souhaite accompagner qui s’évapore.
Nous transmettons un outil profondément fragilisé, avec d’importants travaux à venir et un disponible pour l’activité qui passera de 876 000 euros en 2025 à 568 000 euros en 2026.
Les premiers touchés seront évidemment les artistes. La future direction n’aura plus les moyens d’accompagner celles et ceux qu’elle aura choisis ni de mettre en œuvre un projet qu’elle est encore en train d’écrire. C’est comme si on lui coupait les ailes avant même qu’elle ne soit nommée.
Si le surgel n’est pas levé, quel sera l’impact sur les artistes, les compagnies, les spectacles et le personnel ?
Isabelle Melmoux : La situation du TGP est un peu différente de celle d’autres CDN. Nous n’aurons pas à fermer le théâtre. Après l’annonce du départ de Julie Deliquet, nous avions déjà décidé de ne pas reprendre La Guerre n’a pas un visage de femme à l’automne afin de préserver une enveloppe de coproduction pour la future direction. Cette enveloppe disparaît aujourd’hui. Des artistes ne seront donc pas accompagnés dans leurs futurs projets et la prochaine direction reprendra un théâtre aux caisses totalement vides, sans les moyens de déployer son projet pour les saisons à venir.
Quelles mobilisations sont aujourd’hui engagées pour tenter d’inverser la situation ?
Isabelle Melmoux : Nos moyens de pression sont très limités, mais collectivement, avec le Syndeac et l’ACDN, nous avons conclu qu’il nous fallait d’abord nous tourner vers nos élus, dans la mesure où les implications locales ont des répercussions graves sur leurs territoires. C’est ce qui a conduit à cette tribune signée aussi bien par Bally Bagayoko que par Xavier Bertrand. Nous bénéficions également du soutien indéfectible du département et de Stéphane Troussel, dont l’engagement en faveur de la culture est ancien. Il montera au créneau, d’autant que trois grandes structures de Seine-Saint-Denis sont concernées : la MC93, le Théâtre de la Commune et le TGP. Mais j’ai le sentiment que les leviers sont désormais essentiellement politiques et qu’ils nous dépassent.
Face à de telles coupes, est-il encore possible de repenser un modèle ?
Isabelle Melmoux : J’aimerais pouvoir répondre oui. Nous l’avons fait pendant la crise du Covid. Mais aujourd’hui, nous sommes arrivés au bout. Notre capacité à produire, qui constitue pourtant la mission première d’un CDN, est directement attaquée. Si nous ne pouvons plus accompagner les artistes, produire des œuvres ni les diffuser, il ne reste plus grand-chose. Au TGP, cela signifie des séries qui se réduisent encore. C’est un appauvrissement général de notre mission de service public et d’accompagnement des artistes. Je ne vois pas ce que nous pourrions encore inventer après de telles coupes.
Au-delà du TGP, est-ce tout un modèle qui vacille ?
Isabelle Melmoux : Exactement. Le plus grave, c’est le signal envoyé aux autres collectivités. Les régions avaient déjà commencé à réduire leurs financements, les départements aussi. Si l’État ne tient plus ses engagements, c’est toute la politique de démocratisation culturelle qui vacille. Et cela s’ajoute à la fragilisation des collectivités, contraintes, elles aussi, de réduire leurs budgets.
Comment faire comprendre au public ce qui est en train de se jouer pour le spectacle vivant ?
Isabelle Melmoux : Comme beaucoup de lieux, le TGP faisait déjà des économies sur son fonctionnement. Nous n’avons pas attendu ces coupes pour les engager. Aujourd’hui, nous sommes face à un mur. Pour sensibiliser le public, nous nous appuierons sur le Syndeac, sur les réseaux sociaux et nous distribuerons des tracts dès la rentrée.
Ce qui m’a particulièrement marquée, c’est l’initiative de Rébecca Chaillon pendant le Festival d’Avignon. Elle a intégré cette bataille à son spectacle en annonçant qu’elle ne reprendrait pas tant que 400 signatures supplémentaires n’auraient pas été recueillies. C’était un geste très concret. Bien sûr, le public présent était déjà largement convaincu, mais cette forme d’interpellation directe et urgente est sans doute celle qu’il faudrait réussir à porter au début de chaque représentation. Avec le recul, j’ai aussi prévenu tous les candidats à la direction du TGP. Je me mets à leur place. Ils sont en train d’écrire leur projet et je me demande ce qu’ils peuvent encore imaginer pour l’avenir du théâtre.



