Dans un café cosy et chaleureux du centre de Paris, Ludivine Sagnier enchaîne les entretiens, promotion oblige. Installée dans un fauteuil bas qui l’enveloppe, la comédienne blonde aux yeux bleus n’a rien perdu de son visage juvénile, toujours fidèle à celui que le cinéma a imprimé depuis ses débuts. La voix, légèrement grave, un brin éraillée est posée et s’inscrit dans un tempo plus calme, plus dense. Elle parle sans chercher à construire un récit, avance par constats, avec des phrases traversées d’une légère gouaille qui donne à ses mots une belle intensité.

Sans faux semblants, elle commence par déconstruire l’idée que l’on se fait des vocations, ces récits tout faits que l’on projette souvent sur les artistes. « Je ne rêvais pas du tout d’être comédienne quand j’étais petite, se souvient-elle. » Elle replace aussitôt le théâtre dans un cadre très concret. « J’ai commencé à sept ans parce que ma sœur en faisait… et pour éviter le piano. J’étais très mauvaise, très gauche. Le théâtre, ça me paraissait plus facile». Rien ne relève donc d’un appel ou d’une révélation. Le geste reste instinctif, celui d’une enfant qui choisit ce qui lui paraît le plus accessible, le plus amusant. Elle insiste sur cette absence de projection. Devenir actrice s’est imposé peu à peu, sans jamais apparaître comme une évidence.
Une pratique qui s’impose sans effort
À quinze ans, en 1994, Ludivine Sagnier intègre le Conservatoire de Versailles. Elle y obtient les premiers prix aux concours classique et moderne, dans le prolongement direct de ce qu’elle pratique déjà depuis l’enfance. « On m’a dit tout de suite que j’étais très à l’aise, que j’étais très naturelle, raconte-t-elle. » L’artiste décrit une pratique qui ne lui demande pas d’effort particulier, qui s’impose dans le plaisir. Elle ne parle ni de dépassement ni de travail acharné, mais d’une forme d’évidence.
À ce stade, elle ne hiérarchise rien. Le théâtre, comme les premiers tournages qu’elle commence à faire, reste du côté de l’extrascolaire. « C’était vraiment mon activité plaisir après l’école. Certains font de la gym, moi je jouais sur des planches ou devant une caméra. » Le jeu occupe une place importante, mais il ne dessine encore aucun avenir.
Le moment du choix
Le Conservatoire accompagne ce mouvement sans le transformer en projet. Elle y traverse les classiques, travaille les textes, enchaîne les rôles, tout en conservant ce rapport direct, sans calcul. Le basculement intervient plus tard, à dix-sept ans, lorsqu’une proposition professionnelle vient modifier concrètement la donne. Elle rejoint la distribution du Jeu de l’amour et du hasard – il me faudrait le nom de la cie et du metteur en scène) . Le spectacle rencontre son public, une tournée se prépare.
Cette fois, le choix s’impose. Continuer les études à la Sorbonne ou partir avec la troupe. « Les deux, ce n’était pas possible. » Ses parents l’encouragent à trancher. Sa décision est rapidement prise, elle part en tournée. « C’est ce choix-là qui m’a fait comprendre que je pouvais travailler dans le théâtre de façon professionnelle. » Le théâtre cesse alors d’être une activité parmi d’autres et devient un espace concret où s’inscrit désormais l’idée d’un métier.
Le cinéma comme déplacement

Le cinéma s’inscrit dans cette continuité. Ludivine Sagnier enchaîne les expériences, passe du doublage aux courts métrages, accepte ce qui se présente, avance par curiosité plus que par stratégie. Indépendante financièrement, elle multiplie les projets sans hiérarchie, accumule les expériences sans chercher à construire un parcours.
La rencontre avec François Ozon marque un tournant plus net. La comédienne y trouve un regard, une exigence, mais aussi une manière d’ouvrir son horizon. « Dès qu’il me citait un film, je le regardais tout de suite. J’étais avide, j’avais besoin de me construire une culture cinématographique. » Le travail devient aussi un espace de formation. Avec Gouttes d’eau sur pierres brûlantes, adaptation de Rainer Werner Fassbinder, quelque chose fait lien avec ses premières envies. « C’était du théâtre au cinéma », précise-t-elle, et c’est précisément ce qui l’attire à ce moment-là.
L’actrice évoque également la rencontre avec Claude Miller, qui l’a dirigée à deux reprises. Elle parle d’un regard attentif, presque paternel, d’une manière de guider sans contraindre, qui a compté dans sa construction de comédienne. Puis le mouvement s’accélère. Les rôles s’enchaînent, les propositions se multiplient, le rythme change. « Le cinéma m’a totalement happée. » Dans cette dynamique, le théâtre passe au second plan. Il ne disparaît pas, mais s’éloigne, comme un espace resté en suspens.
Une absence qui travaille

Ludivine Sagnier évoque un manque qui s’installe progressivement. « J’avais peur de ne jamais en faire. » Lucide, Elle observe les différences entre les deux milieux, évoque des logiques de réseaux distinctes. En développant sa carrière au cinéma, elle n’a pas construit sa place au théâtre. Ce décalage devient visible lors de sa nomination aux Molières, en 2024, dans la catégorie seul(e) en scène pour Le Consentement, adaptation du livre de Vanessa Springora mise en scène par Sébastien Davis, un ami d’enfance. « Quand je suis entrée dans la salle, je me suis rendu compte que je ne connaissais quasiment personne. »
Elle décrit un sentiment d’être dans un lieu sans y appartenir tout à fait, non comme une intruse, mais comme quelqu’un de passage. Cette position extérieure façonne son rapport au plateau, fait de retours ponctuels plutôt que d’une inscription continue.
Christophe Honoré, un point d’ancrage
La collaboration avec Christophe Honoré vient structurer ce rapport fragmenté au théâtre. Elle le rencontre au cinéma, puis le retrouve sur scène, dans un autre cadre, plus exigeant. Elle reconnaît chez lui une manière singulière de faire dialoguer les héritages. « J’avais l’impression qu’il avait intégré tous ses maîtres – François Truffaut, Jacques Demy, Jean-Luc Godard – et qu’il arrivait à les transposer aujourd’hui. »
Avec lui, le travail se déplace. Il ne s’agit plus seulement d’interpréter, mais d’entrer dans une matière, de la traverser, de la comprendre. Lorsqu’elle incarne Nathalie Sarraute dans Nouveau Roman en 2012, elle lit l’ensemble de l’œuvre, prend le temps d’en saisir les enjeux. « J’étais devenue une spécialiste. » Elle relie directement cette expérience à ses études interrompues à la Sorbonne. Le théâtre lui permet de renouer avec un travail intellectuel, mais par le plateau, dans une forme incarnée.
Lire comme pratique quotidienne

La lecture occupe une place constante dans son quotidien. Elle ne la présente pas comme un geste exceptionnel, mais comme une habitude.
Dans Bovary Madame, cette relation au texte prend une dimension particulière. L’adaptation modifie le destin d’Emma, qui ne se limite plus à la trajectoire imaginée par Flaubert. Elle revient, parle, se repositionne. « Elle s’affranchit de son rôle de personnage fictionnel. »
Des rôles qui dialoguent entre eux
En regardant son parcours, elle identifie des lignes de force. Elle évoque des figures féminines qui prennent la parole et s’inscrivent dans des récits personnels et collectifs : Vanessa Springora, Nathalie Sarraute, Emma Bovary et bien d’autres au cinéma comme à la télévision. Elle ne construit pas ces choix de manière théorique. « C’est souvent en regardant en arrière que je me rends compte que je reproduis des schémas. »
Le travail sur Le Consentement, initié avec Sébastien Davis, marque une étape importante. Le spectacle s’inscrit dans un moment de libération de la parole. Elle évoque les témoignages reçus après les représentations, des femmes qui viennent parler, parfois pour la première fois, après des années de silence. La comédienne décrit une expérience intense, à la fois éprouvante et nécessaire. « J’avais l’impression d’être entre une histoire personnelle et une histoire universelle. » Le théâtre devient un espace de circulation de la parole, un lieu où quelque chose se déplace concrètement, soir après soir.
Le corps engagé
Dans Bovary Madame, le travail déborde largement le cadre de l’interprétation. Le spectacle convoque le cirque, le chant, des formes de performance qui déplacent les repères habituels du jeu. Au milieu de ces propositions, le trapèze s’impose à la comédienne, prolongeant une fascination ancienne. L’apprentissage se révèle exigeant, physique, parfois rude. « C’est très difficile, et cela le reste encore après plus de 60 représentations, reconnaît-elle. »

Cette difficulté s’inscrit pleinement dans la manière de travailler de Christophe Honoré, qui pousse les interprètes à se confronter à ce qu’ils ne maîtrisent pas, à quitter leurs réflexes. Le corps ne se contente plus d’accompagner le texte, il devient un lieu de tension, de risque, d’exposition.
Transmettre et apprendre
En parallèle de sa carrière, Ludivine Sagnier développe un projet pédagogique avec Sébastien Davis au sein de l’école Kourtrajmé. Une formation gratuite, ouverte à des élèves issus de milieux défavorisés et peu représentés dans les formations classiques. L’enseignement repose d’abord sur le corps, comme une manière d’entrer dans le jeu autrement, en dehors des cadres académiques traditionnels, souvent intimidants.
Il s’agit aussi de donner accès à ceux qui en sont éloignés, de faire circuler la parole et les pratiques. Elle insiste sur la dimension réciproque de cette expérience. « Ça m’apporte autant que ce que je leur apporte. » La transmission devient alors un espace de réflexion sur sa propre pratique, un lieu où l’on apprend autant que l’on enseigne. Elle se nourrit de ses rencontres pour construire ses propres rôles.
Un théâtre du déplacement
Dans Bovary Madame, à voir du 20 mars au 16 avril au Théâtre de la Ville – Sarah Bernhardt, Ludivine Sagnier travaille un personnage qui refuse l’assignation. Emma parle, se réapproprie son histoire, conteste la fin qui lui était destinée. Son parcours ne suit pas une ligne continue vers le plateau. Il passe par des détours, par des absences, par des retours.
Cette circulation donne aujourd’hui au théâtre une place particulière, non comme un retour aux origines, mais comme un espace de travail exigeant, où se rejoue, à chaque projet, la question du choix, du désir et de la prise de parole.
Bovary Madame d’après Gustave Flaubert
Création le 17 septembre 2025 au Théâtre de Vidy – Lausanne
Durée 2h20 environ.
Tournée
20 mars au 16 avril 2026 au Théâtre de la Ville – Sarah Bernhardt, Paris (FR).
Dates passées
15 au 18 octobre 2025 à La Comédie de Clermont-Ferrand (FR)
5 et 6 novembre 2025 au Quartz, Scène nationale, Brest (FR)
12 au 22 novembre 2025 au Théâtre national de Bretagne dans le cadre du Festival, Rennes (FR)
2 et 3 décembre 2025 à La Coursive, Scène nationale de La Rochelle (FR)
9 et 10 décembre 2025 à la Scène nationale de l’Essonne (FR).
17 au 19 décembre 2025 à Bonlieu, Scène nationale, Annecy (FR)
7 au 15 janvier 2026 aux Célestins, Théâtre de Lyon (FR)
21 au 24 janvier 2026 au TANDEM, Scène nationale Arras-Douai, Douai (FR)
30 et 31 janvier 2026 au Quai, CDN Angers Pays de la Loire, Angers (FR).
6 au 11 février 2026 au Mixt – Terrain d’arts en Loire-Atlantique, Nantes (FR)
26 et 27 février 2026 à la Scène nationale du Sud-Aquitain, Anglet (FR)
12 et 13 mars 2026 au Théâtre National de Nice, CDN Nice Côte d’Azur (FR)
Texte et mise en scène de Christophe Honoré.
Avec Harrison Arévalo, Jean-Charles Clichet, Julien Honoré, Davide Rao, Stéphane Roger, Ludivine Sagnier, Marlène Saldana
Et à l’écran Vincent Breton, Nathan Prieur, Emilia Diacon, Salomé Gaillard.
Collaboration à la mise en scène – Christèle Ortu
Scénographie de Thibaut Fack
Lumière de Dominique Bruguière
Costumière de Pascaline Chavanne.
Costumes Avec la participation de la maison Yohji Yamamoto
Son de Janyves Coïc
Collaboration à la vidéo de Jad Makki.
Assistanat lumière – Pierre-Nicolas Moulin, assistanat costumes – Zélie Henocq, assistanat dramaturgie
Paloma Arcos Mathon et Brian Aubert, assistanat création vidéo et réalisation – Lucas Duport.
Ateliers décor, costumes et accessoires du Théâtre Vidy-Lausanne.
Régie plateau – accessoires – Stéphane Devantéry, Luc Perrenoud (en alternance) et Ewan Guichard, Paulo Da Silva*
Régie lumière Pierre-Nicolas Moulin, Julie Nowotnik (en alternance) et Farid Boussad Deghou, Régie son
Janyves Coïc, Philippe de Rham* (en alternance), Régie vidéo – Nicolas Gerlier*, Stéphane Trani* (en alternance)
Habillage de Linda Krüttli*