Le regard clair, les cheveux roux, Joaquim Fossi porte en lui une forme de nonchalance, comme si rien ne pouvait être tout à fait grave. Une manière d’être au monde qui n’est jamais une posture. Mais derrière l’apparente désinvolture affleure une curiosité obstinée, et un goût marqué pour les chemins de traverse. Rien, dans son parcours, ne relève d’une vocation linéaire. Il avance par glissements, par déplacements successifs, en suivant ce qui l’attire.
Du journalisme au plateau

Avant le théâtre, il y a eu le journalisme. Une formation en sciences politiques, puis des débuts à la télévision. Il en apprend les codes, le rythme, la fabrication de l’information. Mais très vite, quelque chose résiste. Pas un rejet, plutôt une sensation d’inadéquation. « Au théâtre, il y a eu un déclic, une évidence. Je m’épanouissais davantage dans cet espace de jeu où tout s’invente, où l’on peut jouer avec le faux et le vrai, brouiller les pistes », dira-t-il plus tard. Il réalise que l’espace qui le rend pleinement vivant se trouve sur scène, dans un rapport direct au corps, au temps et au regard des autres. Un déplacement qu’il décrit comme vital, et qui le conduit à tenter les écoles nationales, à intensifier sa pratique, puis à intégrer l’École du Nord.
Il arrive à Lille à dix-neuf ans, venant du sud, sans réseau, sans repères. L’entrée à l’École du Nord est un choc. Il se retrouve entouré de jeunes acteurs d’un talent saisissant, impressionné d’abord, stimulé ensuite. Dans cette promotion foisonnante, des affinités se dessinent, des amitiés se nouent, qui deviendront des collaborations. Nine d’Urso, Noham Selcer, Suzanne de Baecque : des partenaires de jeu, de pensée, de création, avec lesquels il continue aujourd’hui d’inventer. Plus largement, l’école agit comme un catalyseur. Elle ne lui offre pas seulement des outils, mais un cadre dans lequel sa manière de regarder le monde peut s’affiner, se complexifier, se mettre à l’épreuve.
La permission de la bêtise
Ce qui l’attire d’emblée dans le théâtre n’a rien de solennel. Il parle volontiers de « bêtise », de la joie enfantine qu’il y a à pouvoir mentir pour dire quelque chose de vrai. Sur scène, le mensonge n’est pas un masque, mais un détour fécond. « On peut raconter n’importe quoi, dire des absurdités, et, dans ce mouvement, faire surgir une vérité qui ne se laisserait pas atteindre autrement. » Cette permission, reçue très tôt dans sa formation, oriente durablement son jeu et ses choix. Elle explique aussi sa prédilection pour les figures à la fois comiques et fragiles.

Lorsqu’il sort de l’École du Nord, un rôle s’impose comme une boussole. Dans Dom Juan mis en scène par Macha Makeïeff, il incarne Pierrot. Un « petit rôle », dira-t-on, mais qui agit pour lui comme une révélation. Pierrot devient son personnage totem, une silhouette à laquelle il revient sans cesse par ricochets. Il est aimenté autant que fasciné par cette figure que l’on peut retrouver dans les Arlequins en peinture, dans les valets de Marivaux, dans toutes ces figures qui portent le rire comme un masque posé sur une peine récente. « C’est comme si c’était un personnage qui était là pour faire rire le public, mais qui venait de finir de pleurer. » Un désespoir transmué en puissance comique : voilà peut-être la ligne la plus intime de sa pratique.
L’École du Nord, matrice des rencontres
À l’École du Nord, les rencontres ne sont pas seulement humaines, elles sont esthétiques. Christophe Rauck lui transmet le goût du texte, l’attention aux mots, à leur musique, à leur architecture. Alain Françon lui ouvre un rapport plus radical aux œuvres, fondé sur la rigueur, l’artisanat, une manière presque morale d’aborder le plateau. Puis vient Guillaume Vincent, en troisième année, qui fait entrer dans son horizon la joie, l’invention, la fantaisie. Trois pôles, trois manières d’habiter le théâtre, mais qui se complètent avec harmonie.
Il continue de travailler avec certains d’entre eux, de croiser leurs chemins, de nourrir son jeu de ces héritages multiples. Et autour de lui, sa génération devient un terrain de dialogue permanent entre admiration, émulation, et fidélité. Durant ses trois ans de formation, il fait des rencontres fondatrices avec ses camarades de jeu, Antoine Heuillet, Suzanne de Baecque, Noham Selcer et Nine d’Urso. Encore aujourd’hui, ils sont ses points d’ancrage, ceux avec qui il rêve de créer encore et toujours. Joaquim Fossi n’avance jamais seul. Il pense le théâtre comme une pratique collective, un espace où l’on grandit ensemble, où l’on s’oblige mutuellement à aller plus loin.
Le premier spectacle en solitaire, ou l’art de l’atlas

Créer, pour lui, n’est pas un geste de maîtrise, mais de recherche. Il ne se définit pas comme un auteur au sens classique du terme. « Je me pense plus comme un chercheur », dit-il. Cette posture se cristallise dans Le Plaisir, la Peur et le Triomphe, son premier spectacle en tant qu’auteur, metteur en scène et comédien, présenté du 19 au 30 janvier au Théâtre de la Bastille. L’impulsion n’est pas celle d’un sujet à défendre, mais d’une inquiétude à traverser. Joaquim Fossi se sait anxieux et formule l’hypothèse que cette anxiété est peut-être générationnelle. Être né avec Internet, avoir grandi dans un monde saturé d’images, d’alertes, de récits d’effondrement. Comment cela travaille-t-il nos corps, nos imaginaires, nos façons d’habiter le présent ?
Pour approcher cette question, il choisit de renouer avec ses premières armes, le journalisme. Avec le producteur de Prémisses, Raphaël de Almeida, nouvellement nommé à la tête du Jeune Théâtre National, il décide que le processus même de création sera une aventure. Il part enquêter, filmer, observer, réalise un documentaire sur une femme qui photographie les orages dans le nord de la France. Puis le comédien s’interesse à certaines peintures de la Renaissance. Ainsi, Il accumule des images, des notes, des fictions esquissées. L’ensemble forme une matière foisonnante, hétérogène, parfois ingérable. Joaquim Fossi parle d’« atlas », en référence à l’historien de l’art Aby Warburg, un ensemble de fragments venus de partout, collés les uns aux autres pour faire apparaître des correspondances inattendues.
Un théâtre qui lui ressemble

Face à cette masse d’informations, il ne cherche pas d’emblée la forme. Il accepte l’informe, l’injouable, le chaos. Puis, dans un second temps, il invente une fiction, un « tube » narratif capable d’aligner ces éléments disparates. Le spectacle naît de cette tension entre enquête et invention, rigueur documentaire et liberté du jeu. Sur le plateau, le plaisir n’est jamais séparé de la peur, ni la peur du désir de triomphe. Fossi revendique cette oscillation comme une boussole avec en ligne de mire rester du côté de la joie, sans nier l’inquiétude.
Entouré d’une équipe fidèle – Andréa Baglione à la scénographie, Nine d’Urso à la collaboration artistique, Noham Selcer au texte – il construit un théâtre qui ressemble à ce qu’il est : mobile, curieux, traversé par le monde. À côté de la scène, il poursuit un parcours au cinéma et à la télévision, entre séries et adaptations, mais c’est bien sur le plateau que se joue l’essentiel.
Avec Le Plaisir, la Peur et le Triomphe, Joaquim Fossi ne signe pas seulement une première création. Il affirme une manière d’être artiste, chercher plutôt qu’énoncer, douter plutôt que conclure, et faire du théâtre non un lieu de réponses, mais un espace où l’on apprend à regarder autrement ce qui nous traverse.
Le Plaisir, la Peur et le Triomphe de Joaquim Fossi.
Théâtre de la Bastille
du 19 au 30 janvier 2026
Durée 1h
Tournée
14 au 16 janvier 2026 au Théâtre d’Orléans – Scène nationale
10 & 11 février 2026 au Théâtre des Bains-douches en partenariat avec Le Volcan, scène nationale , Le Havre
10 au 21 mars 2026 aux Célestins, Théâtre de Lyon
28 et 29 avril 2026 à la MC2 Grenoble
Conception, texte et jeu de Joaquim Fossi
Collaboration artistique – Nine d’Urso
Création lumière et scénographie Andréa Baglione
Création sonore de Lucas Depersin
Création vidéo de Lorraine Bonnet
Régie générale – Clément Blacon
Dramaturgie de Pauline Fontaine