Tandis que les spectateurs prennent place, de fins halos de lumière viennent s’écraser sur le plateau, alignés comme les points de suspension d’une histoire à écrire. Dans l’ombre, une silhouette vient y déposer des étoffes, une sous chaque projecteur, comme autant de présences à venir. Border Dance n’a pas encore commencé, mais elle tisse déjà un premier lien entre scène et salle, un tableau pour éveiller la curiosité et appeler à faire corps ensemble. Cet appel au rassemblement trouvera bientôt son écho, alors que l’espace accueille un interprète, puis trois, puis plus d’une dizaine. L’effet est immédiat, quelque chose de collectif est bel et bien en train de se mettre en place.
Une écriture exigeante

Il y a cet élan de masse, comme un mouvement de foule qui aurait décidé de se mouvoir au même moment et qui donne au tableau un aspect organique. Et il y a toutes les individualités qui le composent, et qui viennent rencontrer la dramaturgie souhaitée par Taoufiq Izeddiou. En un regard, le chorégraphe laisse voir aussi bien la singularité de chacun, que son rôle – essentiel – au sein du groupe. Les gestes et les schémas ont beau être les mêmes d’un corps à l’autre, leur réalisation diffère. Parce que certains corps ont plus de facilités que d’autres, sont plus habitués que d’autres, il choisit de travailler avec ces inégalités et y puise une belle force chorégraphique.
Avec ce travail qui mêle interprètes professionnels et participants amateurs, Taoufiq Izeddiou refuse donc la facilité, celle qui se voudrait un peu moins exigeante sous prétexte qu’elle ne s’adresse pas à des personnes dont la danse est le métier. Au contraire, l’artiste marocain opte pour une écriture complexe, aux inspirations variées, et propose une pièce qui accepte les lacunes techniques ou physiques au profit du plaisir de danser. Il va chercher pour cela aussi bien dans le flamenco que la danse contemporaine, dans le break ou les rituels gnawa, faisant du plateau un espace d’expressivité libérée de toute contrainte.
Transe des corps et des esprits
Entre ombres et lumières – contrastes joliment conçus par Pierre Gaillardot –, Border Dance engage ainsi près de quinze corps dans une traversée habitée. Pour le public, le mouvement est infini, tant la scène ne désemplit jamais vraiment, y compris dans l’obscurité. Sous la même chaleur, danseurs et spectateurs se retrouvent donc projetés dans cette énergie qui pourrait se partager à l’infini. Une sensation renforcée par la musique continue signée Mohamed Lamqayssi et qui passe, elle aussi, par tous les genres, du classique à l’électro en passant par des sonorités traditionnelles.

Sensiblement, la création sonore accompagne la montée en puissance qui se ressent depuis le plateau. Les mouvements et les pas, d’abord posés et appliqués, gagnent peu à peu en amplitude et en force, jusqu’à en perdre la maîtrise. Ce qui se joue n’a pas vocation à représenter une chorégraphie écrite à la lettre, mais à y trouver une certaine liberté, comme une purgation. Les regards aidants, c’est tout un rituel de transe qui s’active, chaque interprète y donnant vie à sa propre manière, selon son propre ressenti.
Une énergie sans fin
Mais que cela n’efface pas le travail d’écriture de Taoufiq Izeddiou, qui se fait d’ailleurs un malin plaisir de glisser dans sa pièce des clins d’œil à sa fragilité inhérente. Border Dance est le résultat d’un travail de précision, tant de la part du chorégraphe que de celle de ses danseurs. En témoigne le souffle libérateur qui, dans le public, ponctue la dernière image d’un spectacle qui ne fait aucune concession, et certainement pas sur la générosité et la vigueur de celles et ceux qui le portent.
Envoyé spécial à Marseille
Border Dance de Taoufiq Izeddiou
Théâtre Joliette dans le cadre du Festival de Marseille
26 et 27 juin 2026
Durée 1h
Tournée
24 octobre 2026 à Viadanse CCN – Belfort
Novembre 2026 au Théâtre du Bois de l’Aune – Aix-en-provence (à confirmer)
Février 2027 au Théâtre de Grasse (à confirmer)
Mars 2027 au Théâtre de Gascogne – Mont-de-Marsan (à confirmer)
Chorégraphie de Taoufiq Izeddiou
Danseur·ses – Juliette Bouissou, Mohamed Chniti, Taoufiq Izeddiou, Chourouk El Mahati, Hassan Oumzili et 9 danseur.ses amateurs formé·es et intégré·es à la troupe (Catherine Bousquet, Halima Chebli, Isabelle Godart, Greg Le Maître, Béatrice Lechaux, Julie Meyrand, Maria Enrica Palmieri, Marlène Perazzi et Delphine Rabilier).
L’équipe des amateurs est renouvelée sur chaque territoire.
Création musicale – Mohamed Lamqayssi
Création lumière – Pierre Gaillardot
Régie – Justine Yousfi



