Comme chaque mi-novembre, les regards du spectacle vivant convergent vers Rennes. Sous l’impulsion d’Arthur Nauzyciel, le Théâtre national de Bretagne devient une ruche de création. Dans la grande salle, Bovary Madame de Christophe Honoré affiche complet. Juste au-dessus, les Frères Sagot dévoilent leur lieu fraternel avec une délicatesse désarmante.
Pendant ce temps, artistes, plasticiens, chorégraphes et performeurs investissent d’autres scènes de la capitale bretonne et de ses environs. Au Triangle, Christian Rizzo déploie son beau poème À l’ombre d’un vaste détail, hors tempête. Annie Hanauer explore les corps singuliers avec la compagnie L’Autre Maison dans Starting with the Limbs. Bientôt, Marilú Marini fera entendre la langue enfiévrée de María Negroni dans Le Cœur du mal. Gaëlle Bourges détourne le mimodrame composé par Igor Stravinsky sur un texte de Charles-Ferdinand Ramuz, l’Histoire du Soldat dans La petite soldate. Vimala Pons, pour sa première au TNB, présente sa toute nouvelle création, Honda Romance.
Haïti à cœur

Au CCN de Rennes et de Bretagne, le danseur haïtien Mackenzy Bergile compose une suite de saynètes, de poèmes et de gestes qui dessinent un autoportrait intime et politique. Tout semble d’abord surgir d’une page blanche. Un dais immaculé flotte au-dessus du plateau, son ombre géométrique découpe l’espace, puis les premières notes de l’Ave Maria de Schubert s’élèvent. Les paroles du célèbre lied se projettent et l’air se charge d’une tension subtile. La scène, loin de toute dévotion, fait entendre la supplique d’une jeune femme qui lutte pour sa propre survie et celle de son père.
Dans cette lumière presque sacrée apparaît l’artiste. Sa silhouette longiligne, affutée, glisse entre des états qui empruntent autant au féminin qu’au masculin. Une voilette blanche complète son costume noir. Son corps tout en tension hésite, cherche, se réinvente, quelque part entre l’oiseau, l’insecte et l’homme.
Il avance en contournant les injonctions, qu’elles viennent de l’histoire coloniale, de la mémoire haïtienne ou de son héritage personnel. Chaque fragment, chaque association d’idées convoque des courants et des auteurs qui l’accompagnent. Le geste se transforme en matière poétique et sa présence embrase le plateau.
Par moments, le temps s’allonge et le propos se trouble, mais son intelligence du plateau rétablit l’élan. Il entraîne le public dans ce récit qui expose ses failles et ses blessures. Il se dépouille pour mieux se reconstruire. Autothérapie repose entièrement sur cette transparence où souvenirs, douleurs et secrets affleurent sans fard.
Le spiralisme haïtien, avec ses ruptures et ses retours, irrigue son écriture corporelle. L’ondulation de sa colonne vertébrale devient une phrase vivante, une ligne sur laquelle mémoire et identité se recomposent. Tout tient dans ce geste qui persiste et résiste.
Des adieux bouleversants

Après une résidence au TNB, où il est artiste associé, Steven Cohen présente son oraison, un poème visuel bouleversant, troublant. Lui qui a toujours préféré laisser son corps exprimer ses sentiments, ses tourments intérieurs, ses questionnements sur le monde, choisit cette fois les mots.
Lui qui s’exprimait surtout par le corps choisit cette fois la lenteur, le murmure. Sur ses hautes chaussures sculptées à partir de chenets et de métal, il apparaît comme une créature entre deux mondes, survivante, fragile, presque féérique.
Il convoque les figures qui l’habitent, son compagnon disparu, sa mère, ses ancêtres juifs persécutés par l’Allemagne nazie et réfugiés en Afrique du Sud, devenus acteurs d’un autre système oppressif. Comment vivre avec cet héritage ? Comment se construire ?
Avec douceur et sincérité, il revisite sa vie et ses performances. Il questionne sa propre radicalité, les images qu’il manipule, la violence qu’il dénonce — celle des boucheries, du pouvoir masculin blanc, des systèmes qui broient.
Le moment où il se démaquille en utilisant des bandes de scotch noir sur son visage est d’une intensité rare. Chaque geste retire un masque et en révèle un autre. Ce dépouillement devient œuvre : un visage inversé, sublime et pictural. On comprend alors que ces adieux ne relèvent pas du renoncement, mais d’une nécessité vitale.
Dans People Will People You, il ouvre un espace de parole direct avec le public, presque un rituel. Un lieu où la présence circule, transforme, libère.
Une quête mémorielle

Un peu plus tard, à La Paillette, Marine Bachelot Nguyen remonte le fil de sa propre histoire. Installée à Rennes avec sa compagnie, l’autrice et metteuse en scène franco-vietnamienne revient cinquante ans après le drame des boat people sur les traces de ses ancêtres. Face au public, trois comédiens prêtent tour à tour leurs corps et leurs souffles aux récits de trois survivants, entendus à travers des écouteurs. Ils racontent la faim, la peur, les nuits à dériver, l’attente d’un secours qui finit par surgir.
La pièce bascule ensuite dans la fiction. En 1979, une famille française, plutôt ancrée à gauche et bouleversée par les images venues du Vietnam, répond à l’appel du gouvernement et ouvre sa porte à une famille de réfugiés. Dans le salon, chacun avance à tâtons. Les hôtes veulent trop bien faire. Les nouveaux arrivants oscillent entre reconnaissance et désir d’autonomie. Les frustrations se frôlent, les malentendus s’invitent, les élans sincères persistent. À travers cette petite histoire se dessine la grande, celle d’un pays qui se rêvait terre d’asile et retrouvait un élan de solidarité.
Marine Bachelot Nguyen observe ces micro-écarts, ces gestes du quotidien où deux mondes apprennent à cohabiter. Sous ces détails renaît toute une époque, peut-être trop démonstrative, celle où l’accueil des réfugiés vietnamiens devint un engagement national.
Le contraste avec aujourd’hui saute aux yeux. Les raisons de l’exil demeurent, mais l’hospitalité s’est refermée. Boat People ravive ces mémoires et interroge ce que signifie accueillir, transmettre, cohabiter. Une fresque intime où se rejouent exil, héritage et reconstruction. Avec ces récits à la fois intimes et universels, Rennes et le TNB donnent à voir d’autres vies, d’autres cultures. Le festival entraîne ses spectateurs vers une intimité mise à nu qui, par sa force, déplace les regards, bouscule les certitudes et réveille nos engagements humanistes.
Envoyé spécial à Rennes
Festival du TNB
du 12 au 22 novembre 2025
Autothérapie de Mackenzy Bergile
du 13 au 15 novembre 2025
CCN de Rennes et de Bretagne
durée 1h20
Texte, poésie et voix, chorégraphie et composition musicale Mackenzy Bergile
Collaboration artistique d’Inès Mauricio
Lumières d’Eduardo Abdala
Costumes d’Isaac Sanka
People Will People You de Steven Cohen
du 12 au 15 novembre 2025
Salle Sereau – TNB
durée 1h
Tournée
12 au 14 mars 2026 au TJP Strasbourg
Chorégraphie, scénographie, costumes et avec Steven Cohrn
Lumières d’Yvan Labasse
Régie vidéo de Baptiste Evrard
Confection des robes – Clive Rundle
Accessoires – Vincent Gadras
Boat People de Marine Bachelot Nguyen
Salle La Paillette
Du 12 au 14 novembre 2025
durée 2h environ
Tournée
18 au 28 novembre 2025 au Théâtre National de Strasbourg
2 au 5 décembre 2025 au Théâtre de Lorient
20 au 23 décembre au Grand T/Mixt, Nantes
14 & 15 janvier 2026 à La Passerelle (Saint-Brieuc)
18 au 22 mars à la MC93 (Bobigny)
25 au 27 mars 2026 au Quartz (Brest)
Mise en scène de Marine Bachelot Nguyen assisté de Linh Tham
Avec Clément Bigot (du Studio 7), Charline Grand, Arnold Mensah, Paul Nguyen, Dorothée Saysombat, Angélica Kiyomi Tisseyre-Sékiné
Scénographie Kim Lan Nguyen Thi
Création vidéo – Julie Pareau, Création lumière – Alice Gill-Kahn , Création sonore – Yohann Gabillard & Création costumes – Laure Fonvieille