Qu’est-ce qui vous a attiré en premier lieu vers le spectacle vivant ?
David Murgia : Enfant, les premiers spectacles dont je me souvienne, ce sont ceux de mes cousines qui dansent le flamenco aux fêtes de la communauté espagnole de Verviers. Et de Tchantchès, une marionnette populaire liégeoise, irrévérencieuse, qu’on fait découvrir aux enfants dès l’école primaire. Avec le recul, j’aime bien me dire que mon théâtre se situe encore quelque part dans cet écart. J’ai grandi dans un milieu ouvrier qui ne fréquentait pas naturellement les théâtres, les universités ou les institutions culturelles.

Par le spectacle vivant je voulais sans doute, d’un côté, échapper à un certain déterminisme social et, de l’autre, aiguiser ma curiosité, comprendre et interroger le monde qui m’avait construit, les rapports de force qui l’organisaient, que je percevais sans pouvoir les nommer. Je suis un peu allé vers le théâtre comme un enfant qui rentre dans une grande bibliothèque : un lieu où on sait qu’on ne sait pas grand-chose et où on peut tout apprendre. Je ne le savais pas encore, mais il s’agissait de me donner les moyens d’écrire et de raconter des histoires.
Quel est votre parcours de théâtre ?
David Murgia : Mon grand frère a poussé la porte du Conservatoire de Liège un peu comme on ouvre la porte d’un monde parallèle. Je l’ai suivi. C’est une formation qui envisage l’acteur non comme un exécutant, mais comme porteur de ses propres formes artistiques et inventeur des conditions de productions nécessaires à leur réalisation. J’ai interrompu mon cursus pour travailler avec Lars Norén sur À la mémoire d’Anna Politkvsakaia, puis avec mon frère, Fabrice Murgia, sur Le chagrin des ogres. Ensuite nous avons fondé le Raoul collectif, avec Romain David, Jérôme de Falloise, Benoît Piret et Jean-Baptiste Szézot pour créer Le Signal du promeneur. L’année suivante je rencontrais Ascanio Celestini, pour préparer Discours à la Nation. Depuis lors je voyage entre ces deux ateliers : d’une part la création collective avec le Raoul collectif, d’autre part le théâtre de narration et l’oralité, avec Ascanio Celestini.
Quelles perspectives ces deux chemins vous ouvrent-ils ?
David Murgia : Le théâtre de narration est un artisanat relativement solitaire. Même si je m’appuie sur les précieuses musiques de Philippe Orivel, avec qui nous improvisons comme deux musiciens, je passe beaucoup de temps seul à raccommoder l’histoire, les personnages qui l’habitent et les mécaniques du récit. Et puis, sur des phases de travail ponctuelles, je pars voir Ascanio pour lui partager mon travail. Avec le Raoul collectif, la construction du spectacle est très collective, horizontale, dans un processus permanent de réinvention de nos méthodes. L’intelligence collective impose un temps long, passionnant et fragile. Ce sont donc deux rapports à la création très différents, mais qui sont, pour moi, deux chemins politiques assez cohérents et complémentaires.
Comment s’est passée votre rencontre avec Ascanio Celestini ?

David Murgia : J’ai découvert, jeune étudiant, le travail d’Ascanio Celestini au Festival de Liège, grâce à Jean-Louis Colinet. J’avais eu le sentiment de retrouver là un rapport au théâtre populaire qui faisait écho à une part de mon histoire. Jean-Louis Colinet nous a présentés, Ascanio m’a proposé plusieurs textes que nous avons traduits, puis adaptés pour mon corps et ma voix. Cela a donné Discours à la Nation. C’était le début d’un long compagnonnage. J’allais à la rencontre d’un maître, je voulais comprendre comment Ascanio écrivait et racontait des histoires. Il m’a appris qu’écrire et dire pouvaient être une seule et même chose. Que celui qui parle, celui qui raconte est déjà en train d’écrire.
Au début de notre travail, il m’a dit deux choses. La première, c’est qu’il ne pouvait pas m’apprendre à raconter : chacun raconte comme il raconte. La deuxième, c’est que les récits, les histoires, sont fabriqués comme des petites montres. Si on les ouvre, on découvre à l’intérieur un tas de mécanismes. Il s’agit de s’amuser à les démonter, les observer, puis les remonter pour comprendre comment fonctionne une histoire.
Ensemble, vous avez fait tout un travail autour d’une trilogie qui réunit Laïka, Pueblo et Rumba.
David Murgia : En Italie la trilogie est réunie dans un livre qui s’appelle Poveri cristi, que l’on pourrait traduire littéralement par Pauvres christs. En français je lui préfère Les pauvres diables. Je l’appelle aussi « trilogie de périphérie ». Car le personnage principal de ce triptyque est cette zone bétonnée, péri-urbaine, faite d’un parking, d’un supermarché, d’un entrepôt, d’un bar et d’un immeuble d’habitations populaires. C’est à partir de ce seul espace que se déploient les histoires de nos trois spectacles.
Qu’est-ce qui se développe dans ces histoires ?
David Murgia : On y raconte l’histoire de personnes qui vivent en marge de la société, dans des conditions de subalternité, en marge du récit dominant et des activités du capitalisme. Des personnes dont on n’obtient le récit au bas d’un article de journal que lorsque survient un événement scandaleux à proximité. Alors on parle de la prostituée assassinée, du trafiquant de drogue arrêté. L’idée de cette trilogie est de raconter ces personnes dans leur quotidienneté, avant que la lumière crue du fait divers ne les transforme en objet pour la presse.
Comment s’articulent les trois volets ? Est ce qu’il y a avec Rumba une volonté de clore quelque chose ?

David Murgia : Dans Laïka, Le narrateur raconte ce qu’il a vu toute la journée aux habitués d’un bar et qui n’en sortent jamais. Dans Pueblo, le narrateur regarde par sa fenêtre et au lieu de raconter ce qu’il connaît, il se met à imaginer, à inventer la vie des autres. Dans Rumba, la dernière partie, le narrateur et l’accordéoniste descendent sur le parking du supermarché, au milieu de ceux qui l’habitent, et ils préparent un petit spectacle.
Chacun des tableaux déplace le point de vue sur une même zone de périphérie et forme une fresque qui relie les pauvres d’aujourd’hui. À la fin, le narrateur leur dit : « Vous êtes des saints ». Parce que chaque jour ils accomplissent le miracle de survivre à un monde qui les broie.
Qu’est-ce que cela vient chercher chez vous, en tant qu’interprète ?
David Murgia : La trilogie raconte l’histoire des invisibles. Le travail d’Ascanio démarre la plupart du temps à partir d’interviews menées dans le réel. En ce sens, je me sens un peu comme un passeur d’histoires. Je mets mon corps et ma voix au service du récit d’autres personnes : la prostituée, la vieille avec la tête embrouillée, la clocharde qui ne fait pas la manche sur le parking du supermarché, l’ouvrier raciste qui a perdu son fils, le manutentionnaire africain sans papier… Je n’essaye pas de parler « pour » ces personnes, mais de parler « par » elles. Et le théâtre devient cet espace utile pour réunir ces histoires. Un théâtre pauvre, volontairement dépouillé, où il s’agit de renouer avec une chose simple : raconter des histoires. Si je peux porter une voix, autant qu’elle serve à ceux qui n’en ont pas.
Le dépouillement est précisément ce qui caractérise ce travail. Qu’est-ce que cet art pauvre apporte ?

David Murgia : Ce qui est très étrange, c’est que cet art pauvre est extrêmement riche. Notre objectif est de produire de l’imagination. La scénographie est très épurée et les éléments présents ne racontent à vrai dire pas grand chose. Le plateau est une surface sur laquelle chacun projette son film. J’ai des mots pour jongler, de la musique et du rythme pour improviser la fable, son humour, sa poésie à traverser. Par les mots, je cherche à produire des images. Ce sont mes seuls instruments. Nous produisons des images en racontant et le spectateur produit des images en imaginant.
Comment envisagez-vous la suite du travail avec Ascanio Celestini ?
David Murgia : On a commencé avec Discours à la Nation, en 2013, avec des récits où la parole fonctionnait « par le haut ». On donnait la parole aux puissants en observant les mécanismes entre classes dominantes et classes dominées, dans un petit pays métaphorique assez semblable à nos social-démocraties occidentales. Puis pendant dix ans on s’est immergé dans ces récits de périphérie pour raconter les marges sociales « par le bas ».
J’aimerais maintenant rassembler les histoires de Laïka, Pueblo et Rumba dans une petite forme, très légère, Les pauvres diables, comme un concert d’histoires, pour continuer à faire circuler ces récits, notamment en-dehors des théâtres.
Ensuite, sans doute aux alentours des élections présidentielles françaises ou fédérales belges, j’aimerais donner une suite à Discours à la Nation. L’extrême droite prend le pouvoir en Europe, je voudrais en revenir au langage du pouvoir, à des fables qui racontent le racisme et les procédés du fascisme.
Avant cela, il y a le Festival Off Avignon, dans lequel vous présentez Rumba au Théâtre des Doms. Quels sont les enjeux de ce rendez-vous ?
David Murgia : Présenter Rumba à Avignon nous permet de rencontrer de nouveaux partenaires et d’ouvrir des réseaux de diffusion vers des lieux et des publics de France auxquels on a moins facilement accès. Il y a à la fois un enjeu artistique et politique. Nous aimons que ces histoires circulent dans les villes comme dans les territoires ruraux, là où se jouent des réalités sociales et politiques déterminantes. Avignon est un lieu de rencontre et un point de départ vers de nouveaux territoires.
Rumba – L’âne et le bœuf de la crèche de Saint François sur le parking du supermarché d’Ascanio Celestini
Création le 28 novembre 2025 au Théâtre National Wallonie-Bruxelles
Vu au Théâtre Joliette – Marseille
Du 13 au 17 janvier 2026
Durée 1h45.
Tournée
4 au 25 juillet 2026 au Théâtre des Doms dans le cadre du Festival Off Avignon
Texte & mise en scène d’Ascanio Celestini
Avec David Murgia
Accompagnement musical de Philippe Orivel
Création musicale de Gianluca Casadei
Traduction et adaptation de Patrick Bebi et David Murgia
Direction technique et régie générale – Philippe Kariger



