II fallait oser enterrer sa mère encore vivante sur un plateau de théâtre. Questionnant son rapport à la mort, elle qui n’a jamais vu de défunts hormis quelques oiseaux tombés dans la cour de son école, Aurélia Lüscher mène une enquête sur l’après-vie. Où vaut-il mieux mourir ? Que fait-on des corps une fois le dernier souffle expiré ?

De rencontres en expériences, de dialogues impromptus avec sa mère ou avec différents personnels d’une entreprise familiale de pompes funèbres, elle tisse une performance autant troublante que surprenante, qui oblige le public à revoir ses certitudes et à interroger ses rituels. En allant jusqu’à modeler en argile le corps et le visage de sa mère, elle prépare en quelque sorte le terrain. Parfois, l’air se raréfie et certains spectateurs quittent la salle. Mais sa fausse naïveté et son humour noir font mouche et évitent la fausse route glauque.
Un théâtre entre réalisme et autodérision
Seule, ou presque, sur scène, Aurélia Lüscher nous plonge dans un Six Feet Under théâtral plus vrai que nature. Réalisme et autodérision s’y mêlent habilement. Sa naïveté espiègle et assumée permet aux spectateurs de la suivre dans les méandres de ses réflexions sans pour autant développer de noires pensées. Au fil de ses interrogations, intégrant les dernières volontés de sa mère, elle met en lumière le gouffre entre nos désirs intimes et les contraintes de la loi.
En interrogeant notamment le sénateur du Loiret Jean-Pierre Sueur, spécialiste de ces questions, elle explore les arcanes de la législation funéraire et leur lot d’absurdes rebondissements. Avec son sens du plateau, conjuguant les formes artistiques allant de dessins enfantins à la céramique, elle évoque sans fard un sujet tabou.

Drôle et sensible, l’artiste franco-suisse nous place face au miroir de la mort, la nôtre comme celle de nos proches. Marchant telle une acrobate sur une crête sans jamais tomber dans la provocation, elle façonne pas à pas, morceau après morceau, le corps d’argile du gisant de sa mère. Mimant les gestes du thanatopracteur ou se glissant dans les mots de ceux qui conseillent les familles pour le choix d’un cercueil, elle dépeint un monde que l’on refuse trop souvent de regarder en face.
Mourir autrement
En filigrane, elle interroge les pratiques funéraires. La crémation est présentée comme plus « propre » mais reste polluante. L’inhumation dans des cercueils hermétiques et des caveaux en béton empêche ainsi toute décomposition naturelle. L’humusation apparaît comme une alternative intéressante, mais encore utopique dans un monde qui aseptise tout. Si l’humour côtoie l’effroi dans cette fable scénique, rien n’est épargné aux spectateurs.
Avec Les corps incorruptibles, la céramiste, comédienne, autrice touche à l’humain et signe une folle épopée mortuaire portée par son énergie un brin nonchalante. Loin du drame, elle bouscule nos convictions et nous invite à rêver un autre rapport au monde, où la mort retrouve enfin sa place dans la vie.
Les corps incorruptibles d’Aurélia Lüscher
Création le 22 mars 2024 au Studio-Théâtre de Vitry
Scènes du Grütli – Festival La Bâtie
du 9 au 12 septembre 2025
durée 1h20
Tournée
5 au 15 novembre 2025 au Théâtre de la Bastille
Conception et jeu – Aurélia Lüscher
Collaboration scénographie et corps – Arnaud Louski-Pane
Collaboration artistique et dramaturgie – Mélissa Zehner et Céline Nidegger
Soutien à la dramaturgie – Guillaume Cayet
Participation – Nadia Skrobeck-Lüscher, Xulia Rey Ramos et Ponyo
Construction – Manon Clavreul Baudry, Ninon Larroque, Arnaud Louski-Pane, Aurélia Lüscher et Pol-Ewen Maisonneuve
Assistanat – Manon Clavreul Baudry
Régie générale et régie plateau – Xulia Rey Ramos
Création lumière – Juliette Romens
Création son – Antoine Briot
Régie son – Mateo Provost
Conseils plastiques et céramique – Aline Morvan