La danse entre très tôt dans la vie de Rebecca Journo. « J’ai commencé à cinq ans et je n’ai jamais arrêté », raconte-t-elle. Elle pratique le modern’jazz et la danse classique, puis suit un parcours sport-études danse du collège au bac. La jeune fille consacre alors tout son temps au mouvement. Une expérience de comédie musicale l’incite à chercher de nouveaux horizons.
Elle choisit Londres et le Trinity Laban Conservatoire of Music and Dance, école fondée par Rudolf Laban, où elle découvre l’approche somatique et théorique de la danse « C’était une manière de travailler à partir de la sensation plutôt que de la forme. Ça a changé mon rapport au geste. »

Pluridisciplinaire, elle explore aussi le chant et le théâtre. Elle croise des univers variés, notamment ceux de Bob Fosse, Dominique Bagouet et de Joseph Nadj, dont elle étudie certains motifs. « Ce sont des éclats, pas des traversées profondes, mais ils m’ont aidée à comprendre ce qui me touchait dans le geste. »
L’image de la poupée, découverte à l’adolescence, lui ouvre une voie nouvelle. Elle y trouve un corps cassé, désarticulé, oscillant entre fragilité et étrangeté. Plus tard, à Bruxelles, elle rencontre le travail de Meytal Blanaru. L’attention au micro-mouvement et à la déconstruction du geste marque profondément sa recherche. L’univers de Gisèle Vienne, référence qui la fascine, résonne aussi avec son attrait pour les corps marionnettiques si troublants.
L’Épouse et La Ménagère, archétypes revisités
En 2018, Rebecca Journo signe L’Épouse, son premier solo, né de son imaginaire marionnettique. Sur scène, une mariée déchue avance maladroitement, étrangère à elle-même comme au monde. Son corps transparent, traversé de tensions contraires, devient le lieu d’une lutte entre conformisme et émancipation. Puisant dans ses souvenirs intimes, mais aussi dans un univers éloigné du réel, oscillant entre rêve et cauchemar, entre assignation et stéréotype, la chorégraphe découvre qu’un récit personnel peut toucher à une mémoire collective.
Avec La Ménagère, deuxième volet du diptyque, elle aborde un autre archétype féminin à travers deux objets familiers. L’éponge et l’aspirateur deviennent matière sonore et gestuelle, jusqu’à absorber le corps de l’interprète. Inspirée par le glitch et l’« erreur système », la pièce met en scène un processus d’usure et de dissolution. Les gestes répétés se figent, se cassent, se dérèglent, comme contaminés par une mécanique domestique. La pensée de Sheila Rowbotham, qui dénonçait dans les années 1970 la « névrose du néant » du travail ménager, trouve ici un écho sensible et troublant.
Le Portrait comme mise en jeu

En 2022, Rebecca Journo s’aventure sur le terrain du portrait avec trois interprètes complices. Loin de l’exercice académique, elle détourne les codes de la photographie pour composer un univers troublant et ludique.
Sur scène, les figures se déforment et se multiplient, entre apparitions jumelles, automates détraqués et silhouettes gothiques. Les visages blanchis rappellent les poupées d’antan, tandis que les poses se succèdent, fragmentées, exagérées, parfois grotesques. Le mouvement s’écrit comme une partition cinématographique, faite de ralentis, d’arrêts nets et de cadrages imaginaires, soutenue par la matière sonore de Mathieu Bonnafous.
Dans cette galerie mouvante, entre fascination et malaise, Rebecca Journo questionne l’image de soi à l’ère du selfie. Porté par l’élan collectif et la richesse plastique, elle irrigue son travail d’une force singulière.
Bruitages, quand le geste devient son
Depuis la création de La Pieuvre en 2018 avec Véronique Lemonnier, Rebecca Journo explore le lien entre mouvement et musique. Son travail avec le compositeur Mathieu Bonnafous est devenu un compagnonnage durable. « À chaque projet, on creuse ce rapport direct entre le son et le geste. C’est une véritable co-écriture », explique-t-elle.
Avec Bruitages, cette recherche prend une nouvelle dimension. Sur scène, chaque geste produit un son, chaque bruit devient mouvement. La chorégraphe et le musicien poussent cette « trans-sensorialité » jusqu’au bout, brouillant les frontières entre danse et performance sonore. Le spectateur se trouve plongé dans une expérience presque tactile, où le corps et le son ne font plus qu’un.
Un travail collectif et engagé

Si son nom apparaît en premier, Rebecca Journo insiste toujours sur l’importance du binôme formé avec Véronique Lemonnier. « On fait tout ensemble, la direction artistique, la production, l’administration, l’accompagnement artistique. La compagnie repose sur nous deux. » Interprète dans certains projets, regard extérieur dans d’autres, la co-fondatrice du collectif La Pieuvre est présente à toutes les étapes. « Je ne suis pas du tout seule aux manettes », souligne la chorégraphe.
Leur travail bénéficie également du soutien de l’Atelier de Paris, où la chorégraphe est artiste associée. « C’est un socle essentiel, un lieu où amorcer, poursuivre, rencontrer le public, réfléchir au sens de notre travail. » Ce compagnonnage permet aussi d’explorer des formes immersives et de questionner sans cesse la manière de rencontrer les spectateurs.
Déplacer, troubler, éveiller
Avec ses pièces, Rebecca Journo revendique une hypersensibilité et une étrangeté assumée. « Nous aimons explorer des formes qui peuvent paraître décalées, parfois gênantes, mais qui réveillent quelque chose chez le spectateur. »
De L’Épouse figée dans son rôle social aux corps sonores de Bruitages, en passant par le jeu de miroir de Portrait, sa danse cherche toujours à troubler, à provoquer l’émotion, à déplacer les regards. Elle défend un art qui assume sa part d’étrangeté, non pour provoquer gratuitement, mais pour éveiller.
Rebecca Journo avance ainsi avec la conviction que la danse peut rester ce lieu d’ébranlement nécessaire, capable de révéler nos histoires intimes tout en touchant à l’inconscient collectif.
L’Épouse de Rebecca Journo
Création 2018
Pièce présentée à Niort dans le cadre du Festival Panique au Dancing
26 septembre 2025
Durée 25 min
chorégraphie et interprétation Rebecca Journo
musique de Claire M Singer – The Molendinar Written & performed by Claire M Singer Published by Touch Music/Fairwood
musique – La Pieuvre
Bruitage de Rebecca Journo
Création 2025
Atelier de Paris – CDCN dans le cadre des Journées Paris Réseau danse
10 et 11 octobre 2025
durée 35 min
Recherche, création et interprétation – Rebecca Journo, Mathieu Bonnafous
Conception et construction de la boite et création lumière – Jules Bourret
Création costume – Coline Ploquin
Regard extérieur – Vera Gorbacheva, Véronique Lemonnier