À soixante-dix-neuf ans, Philippe Minyana a l’énergie d’un jeune premier. Sa voix est vive, alerte, ponctuée de rires et d’éclats. Cet automne, il signe pas moins de cinq spectacles. Fantômes est repris en octobre au Théâtre de la Ville, Il s’en va – Portrait de Raoul (suite) se joue aux Plateaux Sauvages, et trois pièces, dont une création, sont réunies dans une carte blanche au 100 ECS (Établissement Culturel Solidaire, Paris XII) : Treize ou qui veut du gâteau aux pommes, Lune et Babette. Autant de rendez-vous pour retrouver, ou découvrir, un auteur rare, dont l’œuvre, depuis plus de quarante ans, explore les blessures de l’intime et la puissance des mots.
La maison des larmes

Philippe Minyana apprend l’art dramatique à Besançon, puis se tourne vers l’écriture. Il explique que tout est né d’« une brûlure ». Son enfance en Franche-Comté, dans une maison froide et sans confort, fut marquée par « une mère très névrosée, un père passif, une grand-mère pas aimée. » Cet environnement, qu’il appelle aujourd’hui « la maison des larmes », est devenu le socle de son travail. Le suicide de sa mère, au début des années 1980, a renforcé ce besoin vital de transformer la douleur en mots.
Ses premiers textes trouvent refuge à Théâtre Ouvert qui, à l’époque, n’avait pas encore de lieu fixe, mais encourageait déjà les écritures nouvelles. « Après avoir rencontré les Attoun (Lucien et Micheline), en compagnie d’Alain Françon et de Michel Vinaver à Metz et senti leur intérêt, je leur ai envoyé mes textes. Six mois plus tard, ils m’ont convoqué à Paris. Une des pièces leur avait plu, Cartaya, et ils ont décidé de la monter à Beaubourg dans la foulée, en 1980. » Il garde un attachement particulier à cette institution. « Je leur dois beaucoup. Ils m’ont aimé, ils m’ont choyé. »
Les lectures fondatrices
L’artiste n’écrit jamais en musique. Ses compagnons sont les écrivains et les cinéastes. Tchekhov, d’abord, qui lui a révélé « la puissance des silences et la musicalité de l’ordinaire. » Puis Bergman, découvert en 1968 dans un ciné-club de Besançon. « Son film, Les Fraises sauvages, a été un tremblement de terre. Toute cette ambiance, la vie, la mort, le destin… ça m’a bouleversé. »
Il cite aussi plusieurs auteurs de la littérature anglo-saxonne. « Katherine Mansfield m’a appris à saisir l’instant, Jane Bowles m’a séduit par ses personnages marginaux et cabossés, Paula Fox par sa rigueur, James Salter par son sens du détail. » Ces écritures de l’intime, attentives aux frémissements du quotidien, lui ont donné la certitude que « l’ordinaire et l’extraordinaire ont la même valeur. »
Et puis, il y a Colette, découverte à l’adolescence. « Une langue somptueuse, sensuelle, frémissante. J’ai été bouleversé. » Il préfère ses souvenirs et ses nouvelles à ses romans, « un peu vieillis. » Sido ou L’Étoile Vesper l’ont marqué au point de modeler son propre goût pour les détails, ces frémissements du réel qui irriguent aujourd’hui son théâtre.
Le petit frère de théâtre

Les rencontres jalonnent son chemin. À Dijon, un soir d’après-spectacle, il croise le comédien Laurent Charpentier. Un an plus tard, ils se retrouvent par hasard dans un festival parisien. De cette coïncidence naît une amitié profonde. Philippe Minyana écrit pour lui notamment, J’ai remonté la rue et j’ai croisé des fantômes, et Fantômes repris cet automne au Théâtre de la Ville.
Cette pièce pour deux comédiens est née d’une nouvelle inspirée par les photos de famille de l’auteur. Avec l’acteur et metteur en scène, il a sélectionné des fragments de textes pour les rendre théâtraux. Sur scène, deux hommes regardent des images anciennes, les commentent, et peu à peu s’ouvrent des confidences sur la solitude, la Franche-Comté, le désir et la vieillesse. « Ce n’est pas la mélancolie qui domine, mais le chagrin », précise Philippe Minyana. L’exploration du temps et des visages disparus devient une méditation sur la mémoire et l’absence. Avec Laurent Charpentier, qu’il décrit comme un petit frère, il partage une sensibilité commune et un humour complice.
Les complicités fidèles
Quelques années plus tôt, il fait la connaissance de Marcial Di Fonzo Bo lors d’un réveillon chez la mère de ce dernier, une connaissance. Le jeune Argentin vient tout juste d’arriver de son pays natal, il n’a alors que dix-neuf ans et parle à peine français. Leur lien se tisse autour de déjeuners dominicaux et de discussions sur le théâtre. Devenu aujourd’hui directeur du Quai CDN Angers, le metteur en scène a monté plusieurs pièces de Philippe Minyana à la Colline comme à la Comédie-Française, notamment La Petite dans la Forêt profonde et Une femme.
Dans ces créations, Catherine Hiegel revient sans cesse. L’actrice devient l’interprète privilégiée de ces collaborations, offrant à ses textes une intensité qui conjugue puissance et subtilité. Pour Minyana, elle incarne cette exigence d’un théâtre de chair et de vérité. Il dit aussi être lié à Marcial Di Fonzo Bo par une complicité profonde, admirant sa liberté de tordre les mythes ou d’épurer les légendes pour les ramener au présent.

Raoul Fernandez, enfin, est une rencontre à part. D’abord costumier au TGP, il devient acteur presque par hasard, encouragé par Stanislas Nordey. Un jour, le comédien orchestre lui demande de lui écrire un texte. Philippe Minyana accepte et, à partir de longs entretiens menés chez lui, conçoit Portrait de Raoul. Le spectacle raconte une vie romanesque. Né au Salvador, élevé comme une fille après la mort de son frère, Raoul a porté des faux seins avant de les enlever, puis a travaillé comme costumier à l’Opéra de Paris au côté de Rudolf Noureev, et a rencontré Stanislas Nordey qui l’a incité à monter sur scène. Ce récit, à la fois tendre et brutal, devient une matière de théâtre à part entière.
Le seul-en-scène connaît un succès inattendu, jusqu’en Amérique latine où il est joué en espagnol. Plus tard, Minyana en écrit une suite qu’il intitule Il s’en va. Le titre joue sur l’idée du départ, du temps qui file et des transformations de la vie. Derrière l’humour et l’autodérision, se dessine une tendresse profonde pour un compagnon de route, dont l’existence hors du commun a nourri l’imaginaire de l’auteur et continue de résonner dans son théâtre.
La carte blanche du 100 ECS
Au 100 ECS, Philippe Minyana déploie une autre facette de son écriture. 13 ou qui veut du gâteau aux pommes naît d’une commande de la Thélème Théâtre École de Julie Brochen, où il est auteur associé. Les élèves lui confient leurs pensées par SMS, matière qu’il réinjecte dans une fiction. « C’est assez rare qu’une école commande une pièce à un auteur vivant », souligne-t-il.

Après un an durant lequel les étudiants ont étudié ses textes, et grâce à l’intérêt d’Isabel Segovia pour son œuvre, il poursuit avec deux autres projets : Lune, portée par Catherine Pietri, et Babette, écrit pour Dominique Jacquet et mis en scène par Jacques David. Philippe Minyana y retrouve son goût de l’épure. « Un texte, une actrice, un lieu. Pratiquement rien sur scène. Une table, une chaise. »
Un théâtre au présent
Auteur, mais aussi metteur en scène, Philippe Minyana aime transformer ses textes au contact des acteurs. « La scène a toujours raison », explique-t-il. « J’ajoute, je déplace, je mélange des fragments venus d’autres pièces. Une œuvre vieillit vite, il faut l’actualiser. On joue toujours au présent. » Pendant vingt ans, il a transmis ce goût du plateau dans des conservatoires et des écoles. Aujourd’hui encore, l’énergie demeure intacte.
Le chagrin et la joie
Ses textes voyagent d’Athènes à Québec, de Florence à Tokyo, de Rome à Chicago. Les expériences sont parfois inégales, mais il garde la fierté de voir sa langue franchir les frontières. Il chérit surtout les complicités durables, les acteurs fidèles, les metteurs en scène attentifs.
« Le théâtre est un lieu qui m’enchante toujours », dit-il. « Cette boîte où résonne l’âme humaine, je ne m’en lasse pas. » À l’écouter, fringant jeune homme de soixante-dix-neuf ans, voix vive et passionnée, on comprend qu’il n’a jamais cessé de se battre avec les mots. Ceux de la douleur et du chagrin, mais surtout ceux de la joie et de l’instant. Ceux qui font du théâtre un espace où l’on survit, où l’on respire. Un art nécessaire.
Treize ou qui veut du gâteau aux pommes de Philippe Minyana
100 ECS
Durée 1H30
Direction et Mise en scène de Julie Brochen assistée de Jean Baptiste Martin et de Sergio Canto
En Collaboration avec Nikola Takov pour le travail vocal et Karine Gonzales pour le travail corporel
Composition musicale et mixage : Léopold Couderc
Avec les élèves-acteurs de la Promotion Minyana du « Temps du Jeu » du Thélème Théâtre École : Yvon Chagué, Léopold Couderc, Gloria Deparis , Anna Gayat, Victor Gérard, Audrey Guinot, Juliette Jacquemard, Jules Mense, Lucas Miailhes, Robin Peralta Hidalgo, Zoé Rambaldi, Alexis Rosenstiehl, Sarah Walker et Mazal Brakha
Babette de Philippe Minyana
100 ECS
Durée : 1H00
Mise en scène de Jacques David
Avec Dominique Jacquet
Assistante – Jojo Armaing
Lumières de Jacques David et Charly Thicot
Costume de Dominique Jacquet
Lune de Philippe Minyana
100 ECS
durée 1h
mise en scène de Philippe Minyana
Avec Catherine Pietri
Lumière de Tom Bouchardon
Il s’en va – Portrait de Raoul (suite) de Philippe Minyana
Création en avril 2025 au Quai – CDN d’Angers
durée 1h00
Tournée
du 6 au 18 octobre 2025 aux Plateaux Sauvages
Mise en scène de Marcial Di Fonzo Bo
Avec Raoul Fernandez
Piano – Nicolas Olivier
Fantômes de Philppe Minyana
Création avril 2024 au Théâtre de la Ville – Paris
durée 1h15
Reprise
10 au 16 octobre 2025 au Théâtre de la Ville – Paris
Mise en scène de Laurent Charpentier assisté de Maxime Contrepois
Avec Hugues Quester & Laurent Charpentier
Scénographie et lumières de Laïs Foulc
Photographie et vidéo d’Hervé Bellamy en collaboration avec Thomas Bouvet
Création sonore de Madame Miniature