Le soleil brille sur Caen, mais dans la grande salle, l’atmosphère est électrique. Les portes claquent, les quiproquos s’enchaînent, les faux-semblants s’accumulent. Sur un plateau presque nu – décor en bois brut, canapé, bureau Henri II, quelques plantes où les corps se frôlent, se heurtent, s’embrassent et s’embrasent, prisonniers d’une société corsetée par les « qu’en-dira-t-on ».

Vanessa Fonte (Ce pays qui nous était destiné), pétillante et espiègle, silhouette élancée dans une robe grise, incarne une Lucienne Patelin, épouse modèle d’un mari falot. Vincent Lécuyer, impeccable dans sa gaucherie, campe ce mari pâlot qui va devoir affronter une tempête humaine. Leur entente semble parfaite, leur connivence évidente. Mais l’irruption tapageuse d’une intruse en robe rose ultra courte et lunettes dorées clinquantes vient aussitôt menacer l’équilibre bourgeois. Ivandros Serodios déboule, outrancier à souhait, déclenchant l’hilarité.
Les rires fusent dans la salle. Ses facéties, nourries par ses angoisses, donnent à la scène des accents clownesques. Mais Aurore Fattier veille. Micro en main, elle interrompt, affine, coupe un effet de trop. « Feydeau, ne tolère pas l’à-peu-près, rappelle-t-elle. Son écriture a une rythmique propre contre laquelle on ne peut lutter, au risque d’en perdre la force. » Alors, sur le plateau, les comédiens resserrent, la metteuse en scène cisèle, ajuste une musique, une lumière, et la mécanique repart plus huilée, plus tranchante.
Répéter encore et encore
La répétition file. Les scènes gagnent en précision. Un peu plus tard, du fond de la salle, Thomas Gonzalez (Nexus de l’adoration, Phèdre, Nosztalgia Express, Dans le cerveau de Maurice Ravel, Erich von Stroheim, etc.) fait son entrée. Il virevolte entre virilité et féminité, s’amuse de sa propre fascination pour le personnage, cultive son image de « Latino lover ». Tout à la démence de son personnage, il danse, s’admire, séduit, pousse son rôle aux confins de la suffisance. Épatant.
La vidéo prolonge ses pitreries et brouille les codes. Aurore Fattier sourit, mais son regard reste attentif. Derrière les portes qui claquent, elle veille à la mécanique subtile d’un texte qu’elle connaît par cœur pour avoir déjà monté On purge bébé et La Puce à l’oreille.
Feydeau aujourd’hui : moquer la bêtise masculine

Depuis qu’elle a monté ces deux pièces, Feydeau est devenu pour elle un compagnon de route. « C’est un auteur qui propose une rigueur incroyable, mais qui laisse en même temps une liberté folle au corps de l’acteur. C’est comme un organe de libération du plateau », explique-t-elle.
Si elle choisit aujourd’hui Le Dindon, c’est parce que la pièce aborde de front « le masculin, la masculinité toxique, la bêtise masculine et la manière dont les femmes la subissent. Il ne s’agit pas de donner des leçons, mais de transformer cette bêtise en comédie, d’en rire de la manière la plus cruelle possible. »
Au-dessus de la scène, un grand écran permet de voir ce qui échappe au regard frontal, comme une ouverture sur l’envers du décor. La mise en scène multiplie travestissements et clins d’œil queer. « Qu’est-ce que le masculin ? Qu’est-ce que le féminin ? Est-ce qu’un homme peut être féminin, une femme masculine ? Ce qui m’intéresse, c’est le corps, le désir, la mécanique de Feydeau. Et c’est profondément actuel : à l’heure des applis de rencontre, ces questions résonnent de façon brûlante » .
Entre archives et fête collective
La distribution reflète ce frottement des mondes. Plutôt que de réunir uniquement des comédiens formés au Conservatoire, Aurore Fattier a voulu ouvrir le champ. Elle est allée chercher du côté du cabaret, du théâtre de rue, des drag queens. « Monter Feydeau avec uniquement des acteurs formatés, ça ne rebat pas suffisamment les cartes. Là, il y a une vraie porosité, une hétérogénéité, et c’est ce mélange qui nourrit le spectacle. »
Aurore Fattier et son assistant accompagnent les comédiens, certains ont besoin d’être rassurés de trouver leurs marques. Rien n’est laissé au hasard. Chacun sert à donner du sens à un déplacement, à souligner un effet, et l’entraide circule d’un corps à l’autre.
Le travail s’est aussi nourri des archives. L’équipe a fouillé les manuscrits annotés de Feydeau à la BNF, comparant les différentes versions de répétitions, y compris celles amputées par la censure. « Beaucoup de scènes de femmes avaient disparu. En les restituant, on retrouve une insolence et une crudité effacées. Feydeau marchait toujours sur une corde raide : plaire, faire rire, mais aussi scandaliser. »
Le pari du rire

Car Le Dindon n’est pas un Feydeau léger. Long, rugueux, parfois cru, il montre sans détour la mécanique du désir et le ridicule des corps. « Dans l’acte III, Rédillon, au moment où sa maîtresse lui échappe, débande. C’est ça aussi, Feydeau. »
Pour Aurore Fattier, la comédie n’est pas une forme mineure. « C’est une forme très intelligente, capable de provoquer des chocs intimes autant que le drame. Le rire peut tout autant susciter la réflexion et bouleverser. »
Avec ce Dindon resserré à deux heures quarante-cinq, elle signe un pari audacieux pour sa première création à la tête de la Comédie de Caen. Une grande fête collective, nourrie par des amateurs et des acteurs professionnels, où l’on rit, où l’on grince, et où derrière les portes qui claquent affleure la cruauté des rapports humains.
Le Dindon de Georges Feydeau
Création
La Comédie de Caen
7 au 11 octobre 2025
durée 2h45
15 et 16 octobre 2025 au Volcan – Scène nationale du Havre
19 au 30 novembre 2025 au TGP théâtre Gérard Philipe ― Centre Dramatique National
13 et 15 janvier 2026 au CDN d’Orléans
20 au 24 janvier 2026 au Théâtre Gymnase-Bernardines ― Marseille
28 et 29 janvier 2026 à la Comédie de Valence
24 au 26 mars 2026 à la Comédie de Reims
Mise en scène d’Aurore Fattier
Avec Thomas Gonzalez, Vanessa Fonte, Maxence Tual, Vincent Lecuyer, Tristan Glasel, Ivandros Serodios, Geoffroy Rondeau, Marie-Noëlle, Claude Schmitz, Peggy Lee Cooper et la participation de la classe préparatoire théâtre du Conservatoire et Orchestre de Caen
Assistanat, collaboration artistique – Alyssa Tzavaras, Simon-Élie Galibert
Scénographie de Marc Lainé et Stephan Zimmerli
Vidéo de Vincent Pinckaers
Lumière de Philippe Gladieux
Costumes de Prunelle Rulens assistée de Raoul Fernandez
Musique de Maxence Vandevelde
Sculptures de Ivandros Seriodos
Réalisation film Claude Schmitz
Assistanat réalisation film – Alyssa Tzavaras
Image – Vincent Pinckaers