Sa voix juvénile, son léger accent du sud, sa silhouette longue et dégingandée, toujours un peu en décalage, dessinent une présence singulière. Né entre Armagnac et Gascogne, Romain Daroles a le charme lunaire des grands enfants. Il appartient à cette famille de comédiens capables de passer avec aisance d’une tirade racinienne déclamée avec dérision, à des rôles plus loufoques, comme ceux des Nuits enceintes de Guillaume Béguin.

Dans La Crise, qu’il reprend aujourd’hui au Manège de Maubeuge, il incarne Michou. Ce grand dadais irrésistible, SDF tendre et maladroit, croisé dans un bar, se révèle à la fois prolo attachant, philosophe de comptoir et chien fidèle. Romain Daroles en fait surgir un mélange de drôlerie et d’humanité brute qui donne au spectacle sa vibration contemporaine. « Je savais que le film était culte, mais je ne l’avais jamais vu en entier, raconte-t-il. J’avais seulement en mémoire le monologue de Maria Pacôme. Jean (Liermier) m’a envoyé le texte et j’ai choisi d’entrer par là. Pour moi, il fonctionne presque mieux au théâtre qu’au cinéma. »
Le metteur en scène a d’ailleurs pris soin de ne pas reproduire le film à la lettre. Il a choisi de repartir d’encrer les scènes au présent, dans l’espace du plateau. « Certaines, explique le comédien, ont même été retravaillées pour faire ressortir la théâtralité de l’écriture de Coline Serreau, son rythme et sa vitalité. »
L’étincelle Phèdre !
Pourtant, rien ne le prédestinait à la scène. « Je viens d’un parcours plutôt littéraire, confie-t-il. Prépa, université… j’étais parti pour une carrière de professeur. » Le théâtre amateur l’accompagne en parallèle, mais le véritable déclic survient lorsqu’il est admis à la Manufacture de Lausanne. « J’ai passé plusieurs concours, comme beaucoup de mes camarades, mais c’est le seul endroit où l’on m’a fait retravailler mes scènes dès le premier tour. J’ai senti une mise au travail immédiate de l’acteur. Et puis, on avait accès aux locaux vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Cette autonomie a créé une émulation incroyable. »

C’est là qu’il rencontre François Gremaud, son tout premier intervenant, qui devient vite un complice de route. Ensemble, ils imaginent Phèdre ! en 2017. « Au départ, c’était une commande scolaire. Très vite, on a compris qu’on avait une intimité à raconter avec Racine. Pour moi, ce rôle a été une façon d’assumer à la fois mon goût pour la transmission et mon humour. Depuis, c’est devenu un succès que l’on ne cesse de tourner. »
Rencontres déterminantes
Les années d’école sont aussi marquées par d’autres figures fortes. Jean-Michel Rabeux, dont il garde le souvenir d’un stage tourné vers le détail et la délicatesse, un véritable travail d’orfèvre sur le jeu. Robert Cantarella ensuite, avec qui il performe huit heures autour de Paul Léautaud. « C’était une traversée vertigineuse de ses entretiens radiophoniques, épuisante, mais très formatrice. »
À ces expériences de plateau s’ajoutent ses découvertes de spectateur. Philippe Quesne l’impressionne par ses mondes décalés et poétiques. Frank Castorf, à l’inverse, l’ouvre à un théâtre frontal et politique, qui prend le spectateur à bras-le-corps. Ces deux esthétiques, très différentes, élargissent son regard sur la scène.
De petits mondes singuliers

En parallèle de ses rôles, Romain Daroles invente ses propres objets scéniques. Vita Nova, une conférence en forme d’hommage à quelques-uns de ses héros littéraires, puis Ars Nova, fable post-apocalyptique, forme intime nourrie de sa passion pour la musique et l’opéra. « L’opéra, c’est peut-être une passion encore plus forte que le théâtre, dit-il en souriant. Mais je ne me vois pas diriger de grosses équipes. Ce qui m’intéresse, c’est d’inventer des petits mondes singuliers que l’on offre au public. »
C’est au Théâtre de Carouge, où il a joué pendant plus de deux mois Phèdre !, qu’un soir Jean Liermier lui propose deux projets, La Crise ou un autre spectacle à totalement inventer. « L’idée d’une pièce collective me tentait, mais au départ, je me voyais plutôt dans d’autres personnages que Michou. Et puis, les répétitions ont été l’occasion de débats nourris sur ce qu’on voulait dire aujourd’hui avec ce texte. On a beaucoup parlé de certains aspects datés, de la manière de les aborder. Ces discussions faisaient partie intégrante du plaisir de répéter. »
Et demain
Entre deux tournées, Romain Daroles prépare déjà d’autres aventures avec La Filiale Fantôme, compagnie qu’il codirige avec Mathias Brossard et François-Xavier Rouyer. Leur prochaine étape sera une commande de Bonlieu, scène nationale d’Annecy. Modeste le petit pion, conte musical en forme de ciné-concert, brouille à nouveau les frontières entre théâtre, musique et cinéma. « Ce que j’aime, c’est créer des objets vivants, hybrides, qui mêlent les arts. Tant que je peux continuer à inventer, je suis heureux. »
Avec Phèdre ! et La Crise, entre tragédie revisitée et comédie sociale, Romain Daroles s’impose comme un funambule sensible. Il transforme la langue en matière vivante et se déploie tour à tour en conférencier facétieux, clown lunaire et créateur curieux. Sa présence fait vibrer le théâtre d’une énergie singulière, drôle et poétique.
La Crise d’après un scénario, des dialogues et un film de Coline Serreau
crée le 26 novembre 2024 au Théâtre de Carouge
durée 2h environ
Tournée
2 & 3 octobre à La Luna, Manège de Maubeuge
9 octobre 2025 à l’Espace Jean Legendre de Compiègne
14 au 16 octobre 2025 au Théâtre-Sénart
5 et 6 novembre 2025 à L’EMC – Espace Marcel Carné Saint-Michel-sur-Orge
11 novembre 2025 au CO2, Bulle (Suisse)
14 et 15 novembre 2025 au Théâtre du Passage, Neuchâtel (Suisse)
25 et 26 novembre 2025 à la Coursive, La Rochelle
Dates passées
9 au 19 janvier 2025 au Théâtre Kléber-Méleau, Suisse
23 et 24 janvier 2025 à Equilibre-Nuithonie, Fribourg, suisse
29 et 30 janvier au Théâtre du Jura, Suisse
Mise en scène de Jean Liermier assisté de Katia Akselrod
Adaptation de Samuel Tasinaje
Avec Romain Daroles, Anna Pieri Zuercher et Camille Figuereo en alternance, Nastassja Tanner et Charlotte Filou en alternance, Baptiste Gilliéron, Dominique Gubser, François Nadin, Simon Romang, Brigitte Rosset
Scénographie et costumes de Rudy Sabounghi
Dessins de Louis Lavedan
Lumières de Jean-Philippe Roy
Univers sonore – Jean Faravel
Accessoires – Cam Ha Ly Chardonnens
Construction décor – Marc Borel, Tom Foutel, Christophe Reichel, Grégoire de Saint Sauveur
Peinture de Lola Sacier
Réalisation des costumes – Marion Schmid
Coiffures de Fadila Adli