Clément Camar-Mercier © Patrice Normand

La Tentation artificielle : L’humain à l’épreuve du code

Après le percutant et post-moderne Roman de Jeanne et Nathan en 2023, Clément Camar-Mercier revient avec une œuvre d’anticipation aux allures d’essai philosophique, à la fois sombre, drôle et profondément inquiétante.
Ecouter cet article

Jérémie, codeur de génie au service d’algorithmes capables de sculpter nos désirs, nos envies, voire nos pensées, mène une existence que beaucoup lui envieraient… quoique… Le succès, l’argent et la reconnaissance semblent lui appartenir, mais sa vie, méthodiquement réglée, d’où tout sentiment est banni, l’isole du monde. 

Cloîtré dans une villa dernier cri régie par l’IA, devenue tour d’ivoire, il s’est bâti un idéal d’existence sans souffrance, un univers aseptisé où rien ne dépasse. Un ami rémunéré pour lui tenir compagnie, une mère qu’il surveille à distance tandis qu’elle glisse lentement dans la démence, le souvenir obstiné d’un amour qu’il a laissé partir, tout concourt à faire de lui le spectateur d’une vie qu’il a pourtant programmée.

Quand la chair refuse le code

Au sommet de sa carrière, le corps de Jérémie se met soudain à « buguer ». Rien de dramatique, lui répètent les médecins qu’il consulte les uns après les autres. Un chalazion, un abcès mal placé, des dérèglements sans lien apparent, mais terriblement gênants. Tout se délite, comme si la chair refusait d’obéir au code. Fuyant cette vie trop bien calibrée, guidé par l’intelligence artificielle de son téléphone — qu’il a lui-même conçue —, il se retire à l’abbaye de Solesmes.

Là, le monde se réduit à une succession de gestes précis, d’heures ordonnées, de silences réglés. Enfin, il pense atteindre le système parfait. Mais l’humain peut-il encore exister quand tout est déjà écrit ? Et si la foi n’était qu’un algorithme supérieur, une ultime tentative d’organiser l’inexplicable ?

La faille comme dernier refuge

Clément Camar-Mercier orchestre avec une ironie subtile ce duel entre la raison et le mystère. La première moitié du roman, satire féroce du monde numérique, se lit comme un pamphlet jubilatoire, une fable dystopique. Puis, insensiblement, le ton se fait plus grave, plus méditatif, voire carrément abscons et opaque. Jérémie, qui voulait dépoétiser la réalité, se heurte à l’énigme du vivant. Le roman, alors, s’interroge sur sa propre nature.  L’obsession pour l’écrivain et le codeur de créer des mondes où rien ne dépasse, où tout est anticipé. Là où la machine exige la perfection, la littérature, elle, accueille la faille, la digression et le perfectible.

Savant, drôle et déroutant, La Tentation artificielle déploie une réflexion vertigineuse sur la démesure humaine et l’illusion du contrôle. En mariant le numérique au mystique, Clément Camar-Mercier anticipe le leurre de l’absolu technologique. Mais n’est-ce pas, justement, dans les failles de la nature humaine que la beauté du vivant trouve son souffle ?


La tentation artificielle de Clément Camar-Mercier
Éditions Actes Sud
Parution le 20 août 2025

416 pages
Prix conseillé 23 euros

Recevez notre newsletter

Chaque semaine, l'édito de la rédaction et un aperçu de tous les articles publiés sur le site.

Avec nous, pas de courrier indésirable. Vous pouvez vous désinscrire quand vous le souhaitez.

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.