Julien Lewkowicz © Louise Quignon

Julien Lewkowicz : « J’aime les histoires incomplètes où la fiction peut s’engouffrer. »

Avec Ce soir j'ai de la fièvre et toi tu meurs de froid, le comédien, auteur et metteur en scène ravive la mémoire d'une radio libre gay des années 1980. Entre archives sonores et fiction, il fait surgir des voix disparues, des fragments de vies, des paroles longtemps restées en suspens. Prix SACD du Festival Impatience en décembre, le spectacle est présenté au Théâtre Paris-Villette du 19 mars au 4 avril. Rencontre.
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Comment le théâtre est-il entré dans votre vie ?

Julien Lewkowicz : J’ai commencé assez jeune, vers dix ans, en CM2. J’ai suivi une amie à un cours de théâtre. Je n’avais pas particulièrement envie d’en faire. Elle, en revanche, voulait absolument s’inscrire, notamment parce qu’elle rêvait de ressembler à une actrice de Buffy contre les vampires. Comme elle ne voulait pas y aller seule, je l’ai accompagnée. Et puis, sur place, quelque chose a pris. J’y ai trouvé un plaisir inattendu. Cela s’est prolongé pendant toute mon adolescence.

En parallèle, j’ai grandi à Paris. Très tôt, j’ai vu beaucoup de spectacles. Au lycée, on nous emmenait régulièrement à la Comédie-Française, à l’Odéon-théâtre de l’Europe. Cela a affiné mon regard. Peu à peu, le théâtre s’est installé, à la fois comme pratique et comme expérience de spectateur.

Vous avez pourtant suivi un parcours d’études éloigné de la scène…
Dreamers de Pascal Rambert © Gwendal Le Flem
Dreamers de Pascal Rambert © Gwendal Le Flem

Julien Lewkowicz : Oui, le chemin a été plus sinueux que prévu. Quand j’ai commencé à parler de théâtre, ma famille, mes proches m’ont plutôt orienté vers une voie jugée plus solide. Tout le monde me disait que le théâtre, c’est très bien, mais qu’une prépa, c’est mieux. J’ai suivi ce conseil, puis j’ai intégré Sciences-Po Lille.

Pendant ces années-là, je continuais à aller beaucoup au théâtre, mais je n’en faisais presque plus. Il y avait comme une mise à distance. Et puis un soir, lors d’une soirée, quelqu’un m’a demandé ce que je voulais faire plus tard. Sans réfléchir, j’ai répondu que je voulais devenir comédien.

Je devais avoir vingt ou vingt et un ans. Cette phrase m’est restée. Je me suis dit que si elle était sortie aussi spontanément, c’est qu’elle était toujours là. À partir de ce moment-là, l’idée a fait son chemin. Une fois mes études terminées, j’ai décidé d’essayer vraiment.

Vous entrez ensuite en école de théâtre…

Julien Lewkowicz : Oui, à vingt-trois ans. À l’époque, j’avais le sentiment d’arriver tard. Et surtout, je n’étais pas certain que cela allait me convenir. Je me demandais si le théâtre professionnel ne serait pas trop éloigné de ce que j’en attendais.

J’ai rencontré Victoire Du Bois lors d’un stage à l’Odéon. C’est elle qui m’a parlé de l’École du Jeu. J’y suis entré, j’y ai passé deux ans. Cela a été une forme de crash test. Ensuite, j’ai passé les concours. Sans succès, je suis alors entré au Conservatoire du 5ᵉ arrondissement, puis j’ai retenté et j’ai intégré le Théâtre national de Bretagne. J’ai rejoint la première promotion dirigée par Arthur Nauzyciel et Laurent Poitrenaux, entre 2018 et 2021.

Quelles rencontres ont compté dans votre parcours ?
Ce soir j’ai de la fièvre et toi tu meurs de froid de Julien Lewkowicz © Marie Charbonnier

Julien Lewkowicz : La première remonte au collège. Ma professeure de théâtre, Caroline Cousineau, était aussi professeure de mathématiques. Elle avait ouvert un atelier. Cette rencontre a été fondatrice. Avec le recul, je comprends mieux pourquoi. Elle était elle-même dans une forme de bascule entre deux vies. Quelques années plus tard, elle a quitté l’Éducation nationale pour se consacrer au théâtre. Cela faisait écho à ce que je traversais.

Au TNB, Arthur Nauzyciel et Laurent Poitrenaux ont été déterminants. Leur exigence, leur manière de travailler le texte, avec une précision presque artisanale, ont transformé mon rapport au travail. J’ai découvert ce que cela signifie vraiment de travailler mot après mot, en lien constant avec un partenaire.

Guillaume Vincent a aussi été très important. Lors d’un stage, il nous a plongés dans un rythme très intense. On travaillait tard, on reprenait tôt. Cette expérience m’a fait comprendre que le théâtre est un travail au sens plein du terme. Et cela m’a profondément plu.

Comment est née l’envie d’écrire et de mettre en scène ?

Julien Lewkowicz : En travaillant comme acteur, j’ai senti que quelque chose débordait. Sur les plateaux, je pensais souvent à la mise en scène, à l’écriture, à la direction d’acteurs. Bien sûr, on ne peut pas intervenir dans les projets des autres. Mais ces questions restaient là. Et en parallèle, certaines histoires revenaient, insistaient.

Comme j’avais envie d’être impliqué à plusieurs endroits, et pas uniquement comme interprète, je me suis dit qu’il fallait les porter moi-même. C’est ce que j’ai fait avec ce spectacle. J’y suis à la fois acteur, auteur et metteur en scène. Ce n’est pas toujours confortable, mais c’était nécessaire pour ce projet.

Qu’est-ce qui nourrit votre écriture ?
Ce soir j’ai de la fièvre et toi tu meurs de froid de Julien Lewkowicz © Marie Charbonnier

Julien Lewkowicz : Le réel, d’abord. J’aime beaucoup le documentaire, au cinéma comme au théâtre. Mais je ne me sentirais pas à l’aise dans des formes entièrement documentaires. Ce qui m’intéresse, ce sont les histoires vraies qui restent incomplètes. Celles qui laissent des zones d’ombre, des manques. Des endroits où la fiction peut venir s’inscrire. Je suis aussi attiré par les sujets traversés par des non-dits, des secrets, des tabous et ce moment où quelque chose finit par surgir. Comme un aveu.

Comment est né le spectacle ?

Julien Lewkowicz : Le point de départ remonte au confinement, au TNB. Nous travaillions à distance, mais de manière très soutenue. Avec Emmanuelle Lafon, nous explorions des archives sonores. Nous les écoutions longuement, puis nous en faisions des partitions que nous rejouions sur Zoom. Ce travail a été déterminant. Il m’a ouvert un rapport très concret à l’écoute.

Ensuite, Raphaëlle Rousseau, une amie de promo, m’a envoyé un podcast de France Culture consacré à une ancienne émission de radio lesbienne. Très vite, on a senti qu’il y avait là une matière théâtrale forte. Je me suis tourné vers Radio Fréquence Gaie. Mais je n’ai presque rien trouvé. J’ai appelé des personnes, cherché des traces. Beaucoup m’ont dit que les animateurs étaient morts du sida, ou que les archives avaient disparu. Cette absence faisait déjà récit.

Puis je suis tombé sur Lune de fiel. J’ai trouvé des enregistrements en ligne. Je les ai tous écoutés, près de vingt heures. À partir de là, j’ai sélectionné des fragments et j’ai écrit un monologue, adressé à un ancien amant. La première forme a été présentée à la Comédie de Reims. Ensuite, le travail s’est poursuivi. J’ai réécrit, déplacé, resserré. Les personnages sont apparus, une bande s’est dessinée. Peu à peu, le spectacle a trouvé sa forme.

Comment avez-vous constitué l’équipe ?
Ce soir j’ai de la fièvre et toi tu meurs de froid de Julien Lewkowicz © Marie Charbonnier

Julien Lewkowicz : Je voulais travailler avec des proches. Parce que le spectacle repose sur l’idée d’une bande. Il fallait que cette complicité existe réellement. Sarah Calcine était là dès le début. Valentin Clabault m’a rejoint, notamment autour de la musique. La figure du régisseur m’intéressait beaucoup, justement parce qu’elle est présente sans être vraiment visible. Puis Laure Blatter et Guillaume Costanza ont rejoint le projet. Tous ont cette capacité à jouer de manière très naturelle, tout en pouvant basculer vers quelque chose de plus débordant. C’était essentiel.

D’autres recherches ont-elles nourri l’écriture ?

Julien Lewkowicz : J’ai notamment lu Didier Eribon. Cela m’a permis de prendre de la distance et de structurer certaines choses. Et puis il y a eu des rencontres. Celle d’un ancien auditeur de Radio Fréquence Gaie a été particulièrement marquante. Il avait découvert ces émissions très jeune. Cela m’a permis de penser autrement la place de l’écoute, et ce que ces voix pouvaient représenter.

La mise en scène est très dépouillée…

Julien Lewkowicz : Oui, c’est un choix. Les archives sont déjà très fortes. Je voulais une forme simple. Une table de radio, des micros, quelques éléments des années 1980. Et autour, presque rien. Un espace noir, une sorte de boîte d’écoute. Ce qui m’intéressait, c’était de créer un lieu à la fois réaliste et déréalisé. Comme si on entrait dans un espace qu’on n’aurait jamais pu voir à l’époque.

Le prix SACD a-t-il changé quelque chose ?
Ce soir j’ai de la fièvre et toi tu meurs de froid de Julien Lewkowicz © Marie Charbonnier

Julien Lewkowicz : Oui, cela a apporté de la visibilité, de la presse, une reconnaissance. Cela a aussi permis d’ouvrir des discussions avec des partenaires. Mais ce qui m’a le plus touché, ce sont les mots qui ont accompagné le prix. Fabienne Pascaud parlait d’une écriture « ébouriffante ». C’était important, parce que ce spectacle repose sur un pari. Celui de faire dialoguer des archives très brutes et une écriture personnelle. Je ne savais pas si cela allait tenir. Le prix m’a conforté dans cette articulation.

Quels sont vos autres projets ?

Julien Lewkowicz : Je viens de participer à la création d’Un Songe d’après Shakespeare, mis en scène par Marcial Di Fonzo Bo, où je joue Lysandre. La tournée commence prochainement. Je travaille aussi sur un nouveau projet, encore en cours. Toujours à partir du réel, avec des archives.

Et puis il y a un désir plus ancien. J’aimerais beaucoup jouer Racine. J’ai beaucoup travaillé sur des écritures contemporaines, puis récemment Shakespeare. Mais j’aimerais me confronter à la tragédie racinienne. Et si cela ne se présente pas, il faudra sans doute que je m’y attelle moi-même.


Ce soir jai de la fièvre et toi tu meurs de froid de Julien Lewkowicz
Spectacle vu en décembre 2025 au CentQuatre Paris
dans le cadre d’Impatience – festival du théâtre émergent.

Tournée
19 mars au 4 avril 2026 au Théâtre Paris-Villette

Un projet de Julien Lewkowicz
collaboratrice à la mise en scène : Liora Jaccottet
collaboration à la dramaturgie : Louis Le Corno
avec Laure Blatter, Sarah Calcine, Valentin Clabault, Guillaume Costanza, Julien Lewkowicz
Lumière de Jerôme Baudouin
Création son de Valentin Clabault

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